« il y a encore des étoiles », cette phrase mélancolique et optimiste à la fois résonnait, hier soir à la fin du spectacle proposé par la compagnie Amavada, mais elle semblait résumer mes sorties de la journée, à commencer par le poignant concert, organisé une nouvelle fois par Jean Claude Lemenuel dans le cadre de son cycle Musiques du monde au Théâtre de Caen.

Depuis des années, ce passionné de musique nous invite à découvrir des instruments, des pratiques musicales où les styles, les cultures, les modes ( musicaux) dialoguent entre eux et nous permet ainsi de pénétrer des poésies sonores inédites et surprenantes.

En programmant l’ensemble Chakâm, certainement il y a quelques mois, Jean Claude Lemenuel ne pouvait imaginer que son choix entrerait en résonance aussi forte avec l’actualité tragique du peuple iranien. En début de concert, à 15h30, dans une salle toujours aussi pleine, Sogol Mirzaei, la joueuse de târ ( ce luth si caractéristique de la musique persane) prend la parole, et nous invite, avec des paroles aussi dignes qu’émouvantes, à avoir une pensée envers ce peuple iranien qui lutte en ce moment même pour sa liberté. Puis vient le temps de la musique, celui d’une improvisation ( soigneusement construite) entre le târ donc, la viole de gambe de Marie-Suzanne De Loye et le qanûn ( un instrument proche de la cithare) de Rimonda Naanaa. La réunion de ces trois sensibilités ( féminines) forme l’ensemble Chakâm et nous entraîne surtout dans une rêverie musicale qui nous laisse…des étoiles par milliers dans la tête. Avec Chakâm on est très loin de la tentation exotique ou folklorique, loin de cet orient fantasmé. Dans une alternance de prise de parole musicale respectueuse, les trois musiciennes, sans aucune tentation démonstrative ( mais avec des solos sublimes) , esquissent une longue et douce discussion dans laquelle la viole de gambe apporte l’écho lointain et parfois déroutant de nos tonalités baroques. Si on aurait aimé, parfois, que le trio se lance avec encore plus de jubilation dansante dans une folie moins cadrée, on retiendra, plus que jamais, cette apaisante harmonie qui se dégageait du trio. La délicatesse ciselée du qânun, avec Chakâm, laisse entendre la magie irrésistible de sa puissance et quand, après un solo époustouflant, il relance le trio, on reste saisi par la beauté d’un instrument qui n’en rend que plus cruel encore l’écho qu’il nous renvoie de la douleur que traverse l’Iran. Surgit alors une question naïve : comment peut-on à la fois produire autant de grâce et d’horreur ? Une fois encore, dans ses propositions si rigoureuses et exigeantes, la programmation des Musiques du monde nous aura prouvé l’urgence et la nécessité d’éduquer nos oreilles à ces mondes lointains et pourtant si proches dès lors qu’il s’agit de chanter la beauté du monde.

Le soir même, autre salle…autre ambiance, direction les Écuries, le QG de la compagnie Amavada. Aujourd’hui encore ( à 16h), Valéry Dekowski nous invite à découvrir la pièce R.U.R, de Karel Čapek. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne s’est pas facilité la tâche avec un tel choix : un auteur tchèque totalement inconnu en France et …trois heures de spectacle, bref une folie que seule l’énergie ( ou la folie) d’Amavada pouvait se permettre. Dans sa pièce, Čapek aborde pour la première fois ( au début du siècle dernier) l’univers des robots, un terme même qu’il invente et popularise avec cette pièce. Si l’intrigue de R.U.R ( Rossum’s Universal Robots) ne révolutionne pas l’art dramatique avec sa (science) fiction d’une société en proie au vertige capitaliste et qui s’autodétruit dans la prise du pouvoir des robots qu’elle a créés pour satisfaire son hédonisme veule, elle nous permet cependant, un siècle après, de voir combien il est important d’avoir des créateurs visionnaires, même s’ils prêchent dans le désert.

Dans la chaude et confortable scène des Écuries, la troupe s’en donne à cœur joie pour nous prouver sa cohésion et sa science à faire du théâtre avec ( presque) rien : une tournette, l’ébauche d’un décor de salon bourgeois et l’intelligence d’une bande-son construite entièrement autour de Leos Janacek, quasi contemporain de l’auteur. Tout cela témoigne d’une cohérence dramaturgique incontestable et surtout d’un désir simple : nous faire découvrir, sans affectation , un texte nécessaire et …grand public. Il ne s’agit pas, ici, de faire du théâtre d’art, du théâtre branché ou moderne, mais avant tout de démontrer encore et toujours la puissance du théâtre …tout court. Je pourrais, ça et là, commenter la fragilité de certaines interventions, la peut-être discutable option de la tentation réaliste mais comment ne pas être saisi par cette commune et généreuse volonté d’incarnation d’une troupe galvanisée par la découverte qu’elle nous propose. Je retrouve, avec grand plaisir Romuald Duval qui, en évoquant cette survie des étoiles, incarne avec tact et rigueur la figure du dernier des hommes. Je découvre aussi Yohann Allex, un membre permanent de la compagnie et qui porte sur ses épaules les différentes figures d’un homme rongé par un rêve qui vire au cauchemar. Ces figures masculines résonnent ( en creux) avec les comédiennes Louise Besland, Cléa Michelini et May-Lise Lebert qui, toutes les trois incarnent les différentes facettes d’une Ève éternellement brisée par la folie destructrice des hommes. Loin de chercher à cocher les cases du spectacle bobo-friendly, R.U.R nous rappelle avant tout la mission éducatrice et citoyenne d’un art dramatique simple, généreux et avant tout sincère. Cette sincérité pardonne, sans aucun doute possible, les quelques longueurs du spectacle, et au moment final, quand viennent saluer les dix comédiens, je me dis … il y a encore des étoiles et plus encore de généreuses et modestes utopies créatives à défendre et surtout à honorer.

Départ précipité du quartier Lorge pour profiter des derniers instants de la fête qui bat son plein au Trappist. Galvanisé par le duo de djs Dual vibes, le bar fête ses 12 ans d’existence et là encore se confirme l’existence de petites étoiles dans une nuit caennaise pourtant très morne depuis quelque temps. Et que dire de mon final à L’Ecume ? Laohu, dj aussi polyvalent qu’espiègle, ambiance une fin de soirée riche en découvertes amicales mais je ne vais tout de même pas raconter toute ma vie… L’expérience d’un journal intime mais public de mes nuits caennaises a tout de même ses limites .

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