Le gps du théâtre  caennais vient de connaître un sérieux bug avec Je t’aime plus loin que toi, la dernière création de la Cité Théâtre présentée pour trois jours à la Comédie de Caen. On pensait entrer dans le « temple » du théâtre d’art, du théâtre subventionné et public et voilà qu’on se retrouve au ….Théâtre à l’Ouest, la sympathique salle du port qui accueille ( avec succès) stranduppers et autres comiques venus tester en province leur humour.

Certes il n’y avait pas tromperie sur la marchandise et on connaît depuis longtemps les tentations clownesques d’Olivier Lopez, le metteur en scène du spectacle. 

Avec cette nouvelle proposition on nous (re)fait le coup du spectacle qui n’est pas prêt, qui se délite devant nous mais qui débute, révérence obligée envers le Grand théâtre, avec du Paul Claudel, très vite renvoyé à son statut d’auteur poussiéreux et …catholique, quel scoop ! Les deux comédiens ( Fabrice Adde et Valentine Gérard) par ailleurs co-signataires du texte avec Olivier Lopez, décident de « meubler » l’espace et la scène, histoire de « faire » spectacle et accessoirement de régler quelques comptes entre-eux puisque sur scène, et dans la vie, ils forment un couple. Nous voici donc partis pour une heure et quart de sketchs et tout y passe, la rivalité franco-belge, les attaques ironiques et tendres à la fois envers le théâtre de recherche, les jeux de mots laborieux ( grotte-crotte) sans oublier Levinas ( le philosophe) et la vinasse, alias Marguerite Duras. C’est drôle à se taper la cuisse de rire, sauf que, et c’est bien connu, si le public caennais est réputé sans chaleur, on découvre aussi qu’il ne partage pas vraiment l’humour du trio. Rien n’y fait, ça ne rit pas, mais pas du tout. L’intention initiale du spectacle, certainement généreuse et sincère se heurte, dès les premières minutes, aux grossières chevilles comiques utilisées. Faire rire en débitant, en hurlant même, la grande scène amoureuse entre Ysé et Mesa ( Le Partage de midi de Claudel) nécessite, pour que cela devienne pertinent, de la finesse et non de la potacherie. Jouer  (ou tenter) la gêne et le trouble devant un spectacle qui se dérobe est un prétexte dramatique qui se tient, même s’il est usé jusqu’à la corde. Là où l’alchimie n’opère plus, c’est justement quand ce spectacle (trop écrit) entend nous faire croire à l’improvisation, quand il use et abuse de la mise en abîme entre crise de couple ( réel) et crise des personnages. On utilise, ça et là, quelques auteurs (Claudel, Feydeau, Duras) comme s’il fallait mettre un jeton dans le jukebox du théâtre subventionné et bien faire la différence avec le Théâtre à l’Ouest, mais il faut une longue cuillère pour manger avec le Diable de l’humour, surtout à l’heure où les humoristes deviennent les nouveaux intellectuels de nos réseaux sociaux. Le désarroi existentiel que le spectacle veut nous montrer, cette crise du personnage ( ou du couple), ou plus simplement cette relecture CDN-friendly du bon vieux spectacle de clowns se doit d’être horriblement drôle, au risque de virer au pathétique. Peut-être suis-je totalement passé à côté de cette brûlure pathétique qui serait l’ultime combustion de comédiens forcément licenciés dans un monde dirigé par Trump, peut-être…. Peut-être aussi que j’aime trop Claudel pour le voir embarqué ( sans pouvoir se défendre) dans une telle aventure. Mais de cette étrange et brouillonne confusion des genres ( stand up, farce, bouffonnerie, réflexions sur le couple, sur la famille ….) je sors, dans le meilleur des cas circonspect et comme je suis venu avec mon vélo et que je dois repartir sous la pluie, un peu en colère.

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