Mine de rien, il n’existe pas tant de structures culturelles qui font de la médiation la raison même de leur activité. L’initiative de la Micro-Folie de Colombelles autour de Victor Dermo s’inscrit dans cette dynamique prioritaire de médiation, ce terme parfois usé jusqu’à la corde pour remplir les salles. À travers une exposition, un atelier BD, deux rencontres et une opération Open-mic ( des chanteurs, rappeurs en « herbe » viennent tester leur talent sur scène) le public est invité à découvrir l’univers du mangaka Victor Dermo.
J’avoue ne pas être un grand fan des rencontres littéraires, trop souvent prétexte à un bavardage guindé et soporifique entre les initiés de l’auteur, le tout sous le regard austère de « profs » à la retraite. J’assume la caricature du propos mais croyez-moi, j’ai donné et ce des deux côtés, en tant que public ou auteur.
Vendredi soir, dans la douillette salle de la médiathèque de Colombelles qui abrite pour quelques temps encore la Micro-Folie avant son installation dans ses nouveaux locaux, on pouvait espérer (ou craindre) le doux ronronnement de l’entre-soi culturel mais quelques signes, quelques indices annonçaient l’espoir d’un moment singulier.
Tout d’abord cette affiche, ce visage ( de BD ?, de Manga ?) qui nous interpelle, ce visage juvénile et grave à la fois et qui semble nous dire qu’il est le King de la cité qu’on aperçoit derrière lui.
Je ne connais presque rien à l’univers du manga, et sans être assez niais pour ne pas savoir comment le lire ( par la fin ahah) ou pire, considérer qu’il s’agit d’un art « populaire », je n’avais jamais eu réellement l’occasion de m’y frotter intellectuellement.
Vers 18h, vendredi soir, nous sommes une cinquantaine, et en soi ce chiffre est déjà un succès et Thimothy Duquesne, l’animateur de la rencontre, jette des regards un peu fébrile vers son auteur et vers la salle pour savoir quand il faut commencer. L’auteur, lui, (Victor Dermo) est assis devant sa table et écoute sagement la rapide présentation : une trentaine d’années, dix ans de galère puis de succès, des voyages au Japon et surtout l’évocation d’une jeunesse herouvillo-caennaises évoluant dans la sphère Orelsan. Pour certains c’est une carte de visite, pour d’autres qui heureusement n’étaient pas là, c’est un gage d’opprobre mais pour Victor Dermo c’est d’abord la matière d’un livre, d’un manga Diamond Little Boy.
Immédiatement le courant passe entre lui et la salle, peut-être parce qu’il semble rompu à cette exercice, mais peut-être aussi parce qu’il sait que derrière l’exercice convenu se cache un enjeu plus précieux : celui de la sincérité, du partage, et donc d’une véritable introspection publique et généreuse.
Un peu comme avec un ami qu’on découvre ou qui revient après un long voyage, il nous parle de « sa » cuisine, de son harassement quotidien à produire ses planches et à maintenir le rythme convenu avec l’éditeur. Il nous parle du travail, encore et toujours du travail et livre, ça et là, quelques infos propres à l’esthétique ( et au formatage artistique) des mangas. C’est donc une industrie avant d’être un art …un peu comme le cinéma, un peu comme ces nouvelles formes de culture dites populaires qui, toutes, obéissent aux contraintes économiques du : marche ou crève !
Très vite, et sans aucune image diffusée, on entre dans le réacteur de la dynamique de création de Victor Dermo : un story-board tyrannique et pensé avec soin ( il s’est installé dans la création de quatre volumes formant une œuvre complète) et ensuite, presque comme un forçat, la routine obsessionnelle de cases à remplir, des cases où il se laisse parfois aller la surprise du dessin tout en veillant à maintenir la rigueur narrative et graphique de son propos.
Là où cela commence à devenir vraiment passionnant c’est quand il nous parle de son épiphanie initiale, de ce moment déclencheur. Assurément, en jeune de banlieue, il baigne dans cette street culture dominante et parfois académique, il ne craint pas d’en livrer les pièges, les limites et les tentations. Mais l’extrême originalité de sa démarche réside avant tout dans sa volonté autobiographique. Son héros, ce sera lui, ou plutôt cet avatar graphique un peu perdu entre le lycée Jules Verne et les façades froides et parfois sans âme d’Hérouville. Victor Dermo parle d’autobiographie, on pourrait, pour faire chic et lettré, parler de l’irruption de l’autofiction dans le manga, mais la tentation de la case à cocher, de la mise en catalogue, en produit culturel calibré s’efface. L’homme, l’artiste qui se livre ( réellement) n’a que faire de ces questions, et c’est presque en loucedé qu’il pénètre dans l’architecture intime de son travail. Promis, juré, et suite à sa délicate demande au public, je ne livre pas la clé de son processus créatif qu’il semble avoir lui-même découvert hier soir, mais on n’est pas loin de ce qu’autrefois on appelait les romans d’apprentissage et son héros semble bien parti pour suivre le Wilhelm Meister de Goethe, mais dans une version moderne, urbaine et …populaire.
C’est bien cette affirmation, cette revendication d’une culture populaire qui aura été le moment le plus touchant de cette rencontre de plus d’une heure trente. Loin d’être un gros mot ou une insulte, cette appellation « populaire » résonnait dans ses mots comme le vœu de la plus haute des exigences, celle d’un dialogue, d’un partage sincère, enthousiaste et artistique avec un public large. Si pour Molière, c’est une « étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens », que dire alors de celle de Victor Dermo, de sa simple volonté de témoigner, sans misérabilisme, de la jeunesse de nos cités.
Quand je m’avance vers lui pour la traditionnelle dédicace qui vient clore ce type de rencontres, je ne peux m’empêcher de lui dire que c’est pour moi une première. Par suffisance et aussi qui sait par snobisme, je n’avais jamais fait la queue pour une dédicace et pire encore, je n’ai jamais acheté un manga de ma vie ! Voilà qu’en une soirée je fais les deux, encore sous le charme de ces quelques minutes justes, sincères et plus nécessaires que jamais. Quand la médiation artistique se fait avec une telle force, même les vieux « intellos » désabusés comme je peux l’être parfois, succombent. Victor Dermo remet le « couvert », cet après-midi à la médiathèque de Colombelles, les amateurs de manga le savent certainement, pour les autres, rien de tel que ce genre de « rencontre » pour s’aérer la tête, le cœur au contact d’un …artiste !
