La salle club du Cargö faisait grise mine, hier soir, avec sa toute petite centaine de personnes. Certes les amoureux s’offraient des roses, certes le concert débutait à 20h30, un horaire bien trop « pépouze » pour les clubbers, mais le moins que l’on puisse dire c’est que cette soirée, très (trop) discrète aura manqué sa cible. La contrepartie de cette désaffection aura été de flatter mon snobisme underground et de compter parmi les rares privilégiés d’une splendide fête païenne et musicale. 

Pour commencer je découvre le projet visuel et musical de Codex Anima. Découverte absolue de cet artiste caennais et de son univers punk, gothique et …électro. À travers un simple et efficace dispositif de trois écrans placés devant la scène, les spectateurs assistent à un concert en théâtre d’ombres d’où émergent un diable cornu, un dieu viking et chevelu ou le druide envoûté d’un culte satanique. De Marsouin des sables, le musicien-producteur nous ne verrons que les silhouettes multiples qui surgissent d’un rêve en noir et blanc pour virer parfois au cauchemar d’une nuit hantée par …Phèdre ! L’atmosphère est mélancolique en diable avec cette voix féminine qui, au fil des morceaux, navigue entre férocité, plainte ( Phèdre) ou imprécations. Surpris, voire ébranlé au débat, je me laisse très vite happer par l’audace musicale et poétique du projet, cette façon « borderline » de naviguer entre électro et nappes orchestrales sorties d’une messe satanique mahlerienne. La fascination du théâtre d’ombre fonctionne à plein et les trois fenêtres diffusent une ambiance glaçante, menaçante mais jamais lassante, ce qui est le risque avec ce genre de projet expérimental. Quel dommage de voir une structure caennaise accompagner avec si peu d’enthousiasme une initiative aussi riche, risquée et généreuse à la fois. Quand résonnent, vers le milieu de cette trop courte prestation les vers de Jean Racine, l’approche brute des sonorités illustrent, sans jamais les commenter la folie amoureuse de la fille de Minos et de Pasiphaé, et, en homme de théâtre que je suis, je me surprends même à rêver de la pièce entière derrière ce rideau, avec la musique de Marsouin des sables en accompagnement.

  Vers 21h30 Pain Magazine impose, en majesté, la lecture « punk » d’une nuit electro. Pain Magazine est l’association fructueuse de Birds in Row, un trio français qui depuis 2009, a réussi à imposer son approche punk hardcore sur les scènes internationales. Pour créer Pain Magazine, le trio s’est associé avec Maelström et Louisahhh, un duo franco-américain dont l’objectif affiché et revendiqué est bien de faire de «  la techno pour les punks ». Le résultat de cette subtile hybridation résonnait hier soir comme le bruit de la chute d’une comète lointaine sur une terre endormie. Même si on peinait à saisir les hurlements rauques de Louisahhh, on ressentait presque physiquement la puissance vitale, primale de ses cris qui se transformaient parfois en une complainte triste, une version extrême qu’on pourrait croire sortie d’un album d’Archive ( en mode radical). Une petite heure pour naviguer entre morceaux presque dancefloor et pistes gorgées de rage et de folie. Les guitares saignent, les beats percutent et l’irrésistible rouleau compresseur d’une machinerie musicale très bien huilée finit par s’imposer à nous sans que jamais l’envie nous prenne de quitter ce champ de bataille. Durant deux trop petites heures, la scène club nous aura proposé deux facettes d’un diamant brut, le son d’un chaos habilement orchestré et à la puissance indéniable. N’est-ce pas pour de tels moments (inédits pour moi) qu’on a besoin plus que jamais d’une scène musicale vivante, authentique et exigeante ? 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *