Une semaine environ après la découverte du parcours Nuit d’Interstice, il était temps pour moi d’aller à la rencontre des œuvres proposées dans le cadre du parcours Jour. Rappelons que dans le cadre un peu inédit du Millénaire, cette édition du festival des Inclassables ( une formule habilement choisie pour évoquer des installations privilégiant des dialogues inédits entre arts visuels, numériques et sonores) propose aux visiteurs un format hivernal  XXL ; de quoi satisfaire les amateurs, les novices voire les réfractaires de l’art contemporain.

Au « rayon » des gros succès du parcours Nuit, l’installation visible église Saint Nicolas remporte tous les suffrages et offre, sur un plateau, un quart d’heure magique qu’il serait stupide de manquer. Aux heures de grosse affluence (vers 18h, certainement après le calendrier de la mairie) il faudra peut-être patienter un peu, mais de l’avis unanime du public qui ressort de l’église avec des yeux d’enfants émerveillés, cette petite contrainte n’est que pure formalité. Lors de mon parcours nuit j’avais délaissé L’Éternel retour de Guillaume Cousin, visible au Centre Chorégraphique ( juste derrière le conservatoire). Si, après la folie d’un centre ville hystérisé par les achats de Noël, vous êtes à la recherche d’un havre de sérénité, il faut absolument découvrir cette installation. Là encore un procédé technique complexe est au service d’une proposition poétique aussi évidente qu’immédiatement sensible. Confortablement lové sur des bancs qui n’attendent que votre moment de pause méditative, vous découvrez la projection de formes ovoïdes comme autant de cellules primitives qui naissent et disparaissent dans un ballet visuel accompagné d’une bande son « zen » à souhait, délicatement diffusé par quatre « meubles » acoustiques qui ne sont pas sans évoquer les moulins à prière tibétains. 

Le parcours « Jour » : un lot de subtiles surprises.

À L’Esam, dans la grande salle d’exposition du sous-sol, les pendules hypnotiques de Virgile Abela ( infinite Pendulums) marquent, à mes yeux, le moment fort de ce parcours. Des sphères transparentes, gorgées de technologies, commencent lentement, très lentement par se mettre en mouvement, et animent ce vaste espace blanc d’une folie contrôlée et mécanique à la fois. Au sol, sur les murs, un jeu de lumières projette les ombres de ces pendules et c’est toute une cosmogonie qui lentement se dévoile, comme un alignement de planètes qui nous dédaignent dans la toute puissance de leur force de métronome de géants. La puissance de l’installation se mérite un peu, tant la mise en mouvement des pendules est lente et subtile à observer au départ, mais le final, grandiose, est une magnifique offrande (gratuite, comme toutes les installations). 

Tout près de l’Esam, au premier étage du Dôme, le travail de Nicolas Germain, un artiste sonore qui depuis des années proposait des soirées musicales intenses dans le cadre du festival, se dévoile dans toute sa beauté. Une sorte de cerveau, au centre d’un immense espace vide, semble commander et orchestrer la lente progression de quatre méduses numériques diffusées sur des écrans qui encerclent l’espace de notre déambulation. Géophonies, puisque c’est le nom de cette œuvre puissante, nous invite à nager à travers cet espace où des créatures aussi chimériques que numériques semblent pourtant vouloir dialoguer et vivre avec nous. Comme toujours, les mots pour tenter de décrire l’ivresse sensuelle qui s’empare du visiteur sont médiocres et qui sait, inutiles, tant l’évidence d’une rencontre entre un projet et artistique et sa réception immédiatement sensible est une nouvelle fois à l’œuvre ici.

Dans la chaude et confortable salle du 32 rue des Cordes ( la salle caennaise de la Comédie de Caen), Unfold ( une autre création produite dans le cadre du festival) déploie et déplie un immense ruban lumineux dans son écrin obscur. L’effet hypnotique et sidérant est indiscutable même si, pour ma part, je regrette un peu le lourd et bavard commentaire musical qui souligne, un peu laborieusement, les éclairs de lumière qui jaillissent par magie de cette sorte de ruban de Möbius qui flotte dans le vide. Si le plaisir vous prend, deux points précis dans la salle vous invitent à observer l’installation et découvrir, qui sait, un point d’anamorphose. Peut-être aurez-vous la chance d’en saisir son caractère fugace !

Au Sépulcre enfin, deux œuvres se confondent où se complètent. L’Echo des pierres, de Julien Poidevin, se présente sous la forme de quatre cercles qui renferment des haut-parleurs. Au centre de l’église, sur leurs trépieds, les cercles tournent et tournent et la réverbération et l’écho des sons projetés invitent à un parcours aussi méditatif que délicat. Au fond de l’église, Weaving nowhere projette sur un immense cyclo une irisation arc-en-ciel diffusée par un cercle ( encore un) qui occuperait la place d’un chef d’orchestre pour une symphonie du regard. C’est à la fois simple et gracieux mais la confrontation des deux œuvres induit un trouble ( assumé par les organisateurs) sans que l’on sache vraiment où commencent et où finissent les œuvres.

A l’image du pendule de Virgile Abelio,mon cœur balance entre les évidences « wouah » du parcours de nuit et les troublantes propositions apaisées du parcours jour. Alors, pour ne pas finir comme l’âne de Buridan et ne rien perdre de cette belle édition Interstice, pourquoi ne pas se faire la «totale » avec l’assurance de belles et fortes rencontres artistiques accessibles, cerise sur la bûche de Noël, pour les petits et les grands, un projet familial inédit en cette période festive.

Hier soir, par ailleurs, au QG du festival, ce pavillon si intelligemment aménagé par le collectif Manœuvre, Fulgeance et toute la bande du label Musique Large s’attaquait à l’animation musicale du lieu. Comme toujours avec Fulgeance, l’éclectisme classe et parfois volontairement foutraque de ses choix musicaux était là pour faire mouche et ravir un public tout acquis à sa cause. Profitant de la proximité, je décide enfin  de finir ma soirée au Cargö, histoire de profiter de la douce folie old school de DJ Bluff et c’est avec Nina Hagen et son African reggae que je replonge dans mes années club non sans un passage nostalgique par l’indémodable Planet Claire des B-52’S, si c’est pas la magie de Noël !

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