Il faut bien reconnaître que depuis quelque temps la nuit caennaise n’offre que peu d’occasions de s’enjailler. Il y a bien, ça et là ( et heureusement !) les habituelles propositions « bar » mais on peine à découvrir de nouveaux noms, de nouvelles têtes, de nouvelles offres à même de nous faire croire à la vivacité réelle du monde de la fête et de la nuit.
C’est donc un peu comme la vérole sur le bas clergé que je me rends au Portobello, histoire d’en savoir un peu plus sur cette inédite carte blanche offerte au dj Vertuøze, une figure incontournable de notre scène electro.
Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il aura pris au pied de la lettre cette carte blanche et voilà qu’en une soirée il parvient à faire du Portobello une sorte de petit théâtre de Bouvard ( pour les plus anciens), une sorte de Jamel Comedy club généreux et offrir ainsi un tremplin à des artistes en devenir.
Sous son haut patronage, il nous invite à découvrir tout d’abord la jeune chanteuse Ellea et sa « pop urbaine » comme l’indique la pub. En guise de « pop » on a ces rythmes chaloupés, cette esthétique sonore qui semble parfois sortir d’un robinet à eau tiède mais n’est-ce pas la loi du genre pour une jeune chanteuse qui se livre dans sa forme la plus austère, un dj ( MR Vertuøze himself) qui balance du son, un micro et c’est parti ! Si la forme est minimaliste on peut alors écouter avec précision l’univers poétique qui cherche à s’épanouir à travers ces confidences qu’Ellea pose avec aplomb et parfois assurance. Du caractère « urbain » de sa pop, on retient cette amertume sensible d’une jeunesse qui « a fait cinq ans d’études » pour rien, ou presque rien, ces confessions, un peu convenues mais touchantes d’une femme qui se cherche et s’invente dans une France qui, médiocrement, semble faire exactement la même chose : se chercher, s’inventer dans la douleur, parfois la plainte mais aussi dans une certaine dérision. Jeune chanteuse à la potentialité incontestable Ellea trouve, lentement mais avec tact une énergie généreuse qu’elle offre avec délicatesse à un public qui passe de la curiosité complice à une écoute de plus en plus enthousiaste.
Puis vient le tour de Romzar, l’alter ego masculin de cette jeune génération qui entend prendre la parole, ici dans une approche rap. On reste encore et toujours dans le registre de la confession, une manière assez futée de revendiquer et d’espérer la fragilité et la complicité. Ça parle de rêve de gloire, entre le désir d’Olympia ou la déchéance de samedis soir MacDo, bref la voix un peu désabusée mais vivante et vibrante d’une génération qui ose encore rêver (un peu) mais qui n’est pas dupe des gueules de bois que l’avenir peut ou va nous réserver. Sans être inédites, les pistes de Romzar, toujours assisté par Vertuøze, sont mélancoliques et sincères et veillent à ne jamais tomber dans le cynisme ou l’apitoiement. Rien que pour ces deux-là, Ellea et Romzar, il y avait quelque chose de réconfortant et de revigorant à être au Portobello samedi soir. La question n’est pas de savoir si nous avons les futurs Orelsan devant nous, on se moque même de cette attente inutile, on se contente d’être ému et parfois touché par ces prises de risque, par ces jeunes pousses qui se livrent, sans pudeur parfois, mais non sans justesse ou sincérité.
Après ces deux prestations, c’est au tour de Juliette d’entrer en scène. Sur la scène électro, son visage est encore inconnu mais elle a été repérée par Vertuøze lors d’un petit concours et c’est tout naturellement qu’il lui offre ainsi une carte de visite bienvenue. Un set de plus d’une heure, c’est long quand on n’a rien à dire musicalement et trop court quand on bouillonne d’une folie musicale qui ne demande qu’à surgir. Juliette évite prudemment les deux écueils et surfe habilement dans des tonalités encore académiques parfois mais qui laissent percer une approche originale. C’est dansant sans être lassant, troublant quand il s’agit de sortir d’un tunnel rythmique house-electro et le tout avec le sourire et cette science précieuse d’une communion permanente avec le public, histoire d’affiner en permanence les bpm et l’énergie requise ou nécessaire. Juliette a les « bases », sans aucun doute, espérons qu’elle trouvera les dates et les espaces pour conforter son univers musical et imposer l’originalité de son art en devenir.
Pour finir, en majesté, Vertuøze s’empare des platines et nous livre sa vision d’une soirée Club généraliste et tout public ! Il s’empare de « tubes » qui, à des tempos moins survoltés, ont fait leurs preuves, comme ce Alors on danse mais les balance dans des remix testostéronés au risque, parfois, de les rendre caricaturaux. Mais, et c’est là l’élégance et la force de ce vieux briscard de Vertuøze, il ne bascule jamais et parvient à maintenir une ligne de crête fragile entre efficacité, gourmandise et radicalité. La salle pleine et survoltée l’accompagne en lui permettant ainsi de s’assurer d’une chose : sa carte blanche est une vraie réussite !
