Grosse journée « culturelle » pour moi que ce jeudi 5 mars. Au programme, à 14h, une sortie scolaire pour découvrir l’enthousiasmante comédie musicale proposée par Émile Horcholle et Bruno Romy : Picnic. À 19h, toujours dans la même salle de la Comédie de Caen ( théâtre des cordes) un débat avec les candidats aux élections municipales autour des enjeux culturels et enfin, à 22h30 un passage (re)vitalisant et nécessaire au Portobello pour la soirée Second Wave. Deux salles, trois ambiances, entre joie, ennui et espoir.
Il y avait quelque chose de revigorant à voir la troupe singulière mise en scène par le duo Horcholle-Romy. Des comédiens amateurs et …handicapés et alors ! Mes élèves et moi, nous oublions très vite cette particularité et nous embarquons avec la troupe vers les îles Chausey tout en suivant avec bienveillance et connivence la fragile et délicate idylle qui se noue, se dénoue entre rires, chansons et performances hollywoodiennes. C’est fait avec tact, et cela prouve, s’il en était besoin, qu’il peut y avoir de belles aventures humaines et théâtrales à la fois dans notre bonne ville de Caen.
Ils se battent contre leur …Caen !
Caen, justement ! Cette belle endormie était au centre de toutes les attentions, à 19h, quand, dans une salle presque pleine, six candidats à la mairie de Caen viennent nous exposer leur vision en matière de politiques culturelles. Autant « spoiler » immédiatement la fin de cette longue et médiocre réunion : en terme de « vision », on cherche encore et en terme de « politiques » on va se contenter de gérer les affaires courantes. Mais comme le diable qui prend plaisir à se nicher dans les détails, il convient peut-être de reprendre les propos de chacun et de détailler les quelques très rares propositions concrètes évoquées le plus souvent sans aucune estimation budgétaire, ben voyons !
Évidemment, refrain consensuel, ces messieurs ( que des hommes ) adorent la culture et voient en elle, au choix selon les cordes à faire vibrer, un facteur d’émancipation, un vecteur d’images fédératrices et surtout le vivier de plein de petits….Orelsan ! Le public s’est bien gardé de dire, par politesse, que pour la plupart d’entre-eux, on ne les voyait que très rarement à des manifestations culturelles sauf peut-être Patrick Nicolle ( qui représentait pour un temps le candidat Aristide Olivier) et qui, on le sait, fait preuve d’une assiduité remarquable aux pots de première des remarquables productions lyriques. Cessons le persiflage stérile et entrons dans le vif du débat …mais quel débat au juste ? Les deux listes potentiellement pressenties au second tour ( L’Orphelin et Olivier) veulent de l’événementiel, une parade fédératrice et vaguement banlieusarde pour le premier et maritime pour le second. Très vite on comprend qu’on va bouffer du Orelsan et de la parade à tous les étages, l’ambition événementielle devenant l’alpha et l’oméga de notre nouvel horizon culturel. Entre temps, nos orateurs vont se gargariser de « mutualisation, d’émancipation ( pardon pour la redite mais le mot semblait exciter ces messieurs ), de capitalisation du Millénaire et, re-belote, d’Orelsan.
J’avoue, sans le connaître, que j’espérais un peu de fraîcheur dans la prise de parole du petit nouveau de la bande des candidat, Thomas Chevalier. Autant le dire tout de suite, ses rares et timides interventions, sur fond de délire complotiste ( aha un Millénaire juste avant les municipales, c’est de la pub déguisée … tu parles d’un scoop !) ont faire rire la salle qui, pour le reste du temps, s’ennuyait grave à entendre couler le robinet à eau tiède. Oui, Caen dispose d’un énorme trésor de guerre en matière de structures culturelles ( comment les maintenir à flot, les conforter , là il n’y a plus personne). Oui, c’est une grande chance pour Caen d’accueillir le futur musée Gandur ( et quel que soit le candidat élu il devra faire avec les caprices du millionnaire ) mais comment accompagner l’actuel Musée des beaux-arts ( en centre ville) devant cette nouvelle concurrence ? Aucune réponse puisque la question n’est même pas posée. Aucun chiffre ne circule, on ne sait même pas quelle est la part de la culture dans les futurs projets municipaux mais tous d’entonner le grand air du budget contraint et celui, tellement facile, du désengagement de l’état. On a bien compris que les années Lang sont derrière nous, mais on a compris aussi, à l’échelle locale que Jo Trehard est bel et bien mort et que Chantal Rivière, la discrète mais redoutablement efficace adjointe chargée des affaires culturelles caennaises ( de 1977 à 1989) peinait à se trouver une héritière.
Xavier Le Coutour, avec le visage docte d’un professeur qui voudrait tous nous sermonner, envisage de placer le Théâtre de Caen sous la tutelle de Caen la mer, histoire peut-être de gratter ça et là quelques sous en plus mais sur le rôle même de ce « phare » de la culture officielle municipale ( et le plus gros poste budgétaire) pas un mot, ça roule, pas un début de remise en question, de réflexions pourtant nécessaires quant au vieillissement de son public ( un phénomène national et local qui fragilise gravement la pertinence voire le maintien de structures fossilisées et par son public et par sa programmation).
Le public, justement, et son nécessaire renouvellement, on en parle ? Que nenni, pas un mot sur l’extrême pauvreté, voire l’indigence de l’offre culturelle à destination du jeune public, pas un mot ( ou alors des généralités presque vulgaires à force d’être éructées comme des mantra), pas une seule proposition concrète et innovante pour aborder sous un angle nouveau les pratiques amateurs ou la médiation culturelle. Ah si, j’oubliais le couplet démagogique sur ces bonnes vieilles Mjc et sur l’éducation populaire. Ah, l’éducation populaire comme c’est bien, comme c’est vertueux mais pour éduquer à quel art, pour accompagner quelle pratique, pour transmettre quel héritage ou initier à quelle forme nouvelle d’expression artistique ? Là encore, on restera sur notre faim, les candidats parvenant de plus en plus difficilement à cacher la cruelle vérité : ils sont arrivés en dilettantes, sans avoir réellement travaillé le dossier « culture » tout simplement parce qu’ils sont nombreux, sans oser l’avouer, à penser qu’il s’agit là d’un dossier clivant ou, pire, d’un slogan nostalgique juste bon à réanimer tous les six ans à coup de « résister c’est créer, créer c’est résister » comme le dira Aurélien Guidi dans une belle envolée …de campagne. Mais résister à quoi, créer quoi, avec quoi, pour qui et comment ? Les promesses n’engagent que blabla.
Comme dans toutes les ( bonnes?) comédies, il y a un coup de théâtre et ce sera vers 20h avec l’arrivée d’Aristide Olivier. Petite crise vite réglée mais cocasse, Patrick Nicolle, l’actuel adjoint au maire qui le représentait, finit tout de même par quitter le plateau et lui céder la place sans avoir eu l’élégance stratégique de le faire spontanément. Sans que cela passe pour un blanc-seing, il faut bien reconnaître que sa venue vient redonner un peu de hauteur à un débat qui ne semblait même pas exciter les débatteurs eux-mêmes. Comme je réussis à avoir le micro j’en profite pour en savoir un peu plus sur les projets d’accompagnement du monde de la nuit d’une ville qui s’enorgueillit une fois par an de son carnaval et de ses 30 000 étudiants. Mais obsédé comme je suis par la lente et (ir)résistible (?)chute de la scène electro locale, je cherche enfin, et surtout, à connaître le verdict du maire actuel quant à la responsabilité du Cargö face au déclin d’une scène qui faisait encore l’orgueil de la ville il y a quelques années. Je ne me réjouis jamais des échecs et encore moins d’avoir eu raison de le dire avant les autres mais je reconnais avec écouté avec un plaisir gourmet la sévère et publique affirmation du maire avouant les faiblesses et la gestion « peu optimale » de cette salle. Voilà enfin un secret qui n’appartient plus à Polichinelle !
Des risques de « ringardisation » de la capitale culturelle normande offertes aux banquets vikings ou maritimes, vouée ou acculée aux millénaires saison deux, trois quatre, du combat, en coulisses, entre Rouen et Caen pour accéder au podium, nous n’en saurons guère plus. Le vaillant journaliste chargé d’animer la soirée passe la parole comme on passe les plats à la cantine, mais, pour l’excuser, tout aura sonné si creux, si vide de sens, d’envie et d’énergie qu’on en viendrait presque à comprendre sa torpeur.
Au risque de passer une nouvelle fois pour le vilain petit canard ou le diablotin qui se contente de dire que le roi est bien nu, force était de constater, hier soir, qu’avec de telles pauvretés programmatiques on ne va pas rêver.
Pour mener à bien des événements culturels, Florence avait ses Médicis. L’heure n’est plus ( et heureusement ) à de telles folies princières. Mais alors pourquoi s’entêter à nous vendre de l’événementiel à tour de bras et refuser de rentrer dans la cuisine, certes moins chic, de l’animation culturelle quotidienne. Mais entre l’étreinte du privé ( Gandur) et le maintien sans enthousiasme ni renouveau des bijoux de famille ( merci Louvel et Girault), il semblait vraiment impossible de percevoir, jeudi soir, le simple frémissement d’une nouvelle dynamique culturelle. Nous assistons bien, à l’échelle locale ou nationale, à l’abandon de toute ambition dans ce domaine.
Un coup de jeune chez les vieux
Histoire de ne pas rentrer chez moi avec un arrière-goût amer de tristesse, je finis ma soirée au Portobello pour encourager Second Wave, abordé dans mon précédent billet. Épuisé comme jamais par ce toboggan culturel je ne suis pas resté jusqu’au bout mais quel plaisir que de voir cette bande de ( vieux) briscards de la scène electro nous balancer cette claque d’énergie brute, cette leçon technique et musicale. Sans un centime de subvention, et sur leurs fonds propres, voilà des artistes ( punks?) qui nous disent : on est là, on respire encore et contre vents et marées, on va faire vivre notre art. Il faut toujours laisser le dernier mots aux artistes !
