Le mardi soir, à Caen, il peut parfois se passer quelque chose d’inédit, de surprenant et soudain votre début de semaine n’est plus un long tunnel.
On va au Camino pour de multiples raisons mais pour ma part j’avoue avoir un peu délaissé ce lieu dont je peine à percevoir parfois la cohérence artistique. À mi-chemin entre la cave à musique et la petite salle de café-théâtre, le bar maintient pourtant une programmation qui peut, à l’occasion, cacher de véritables tésors. Hier soir donc, Yann Snuss, aka Juste Oreilles, nous invitait à découvrir une nouvelle facette de sa « folie » musicale avec cette soirée BoB spécial. Autant il m’est arrivé de chroniquer les envolées solo de Yann, encore récemment lors de la première Tea Break des Mad Brains aux Êcuries, autant je découvrais hier soir sa capacité à se fondre dans un duo musical, voire dans un trio aussi improvisé qu’évident.
Annoncée sur les réseaux à 20h, il me faudra attendre 21h 30 pour être enfin autorisé à descendre dans la cave du Camino, en me cognant la tête comme il se doit. Ce retard, je l’avoue, m’avait un peu agacé mais je connais assez Yann pour savoir qu’il ne s’agissait pas là d’un caprice de star mais bien plus d’une ultime mise au point.
Evidemment, pour une événement aussi « underground » ( dans une cave …) il ne faut pas s’attendre à un public de folie ; qu’importe nous n’en serons que plus gâtés. En décidant d’inverser le rapport scène-salle nous voici donc à la place habituelle des artistes tandis que dans la salle des câbles, des dizaines de câbles électriques relient entre elles des machines regorgeant de boutons aussi lumineux qu’incompréhensibles. Un micro, sur son pied, attend la venue de la mezzo-soprano Marie-Laure Bonnemason qui débute alors une lente et douloureuse mélopée a capella. C’est à la fois triste, austère et saisissant même si de cette plainte ne sortent aucunes paroles mais une simple vocalise presque animale, comme un chant primitif qui pourrait enfin sortir d’un silence millénaire. Après ces cinq minutes d’introduction, Yann Snuss prend discrètement la parole pour présenter son jeune acolyte qui avec lui forme BoB spécial et nous justifie, s’il en était besoin, la présence de cette voix humaine dans l’univers froid et peut-être sans âme des machines musicales. Puis, sans détour, c’est parti pour une heure pleine de … musique, de belle et grande musique. Des boucles sonores, soigneusement construites et enregistrées par les deux musiciens se répondent et forment lentement une structure musicale de plus en plus complexe sans que jamais l’oreille ne se lasse, sans que jamais le public ne soit oublié dans cette construction « live » et improvisée qui se dévoile et se développe devant nous. Au bout de quelques instants, Marie-Paule Bonnemason, comme sortie par magie de sa rêverie, reprend le micro et souligne, accompagne ou commente le texte musical avec des grognements, des hurlements sensuels ou félins qui ne sont pas sans évoquer la Nina Hagen des grands soirs ou les vocalises langoureuses d’une Cathy Berberian. On sent bien que la chanteuse est trop à l’étroit dans le rôle académique de la simple interprète lyrique et qu’elle veut accompagner, avec toute sa folie technique, le moment musical qui se crée sous nos yeux. Petit à petit, après un moment de sidération ou de fascination, nous sommes pris au piège et la rythmique « techno », avec sa rassurante scansion, nous fait errer dans une forêt de moins en moins hostile, et … de plus en plus dansante. Le terme de performance « live » prend alors tout son sens sans que l’on sache jamais qui de Yann ou de son acolyte produit la boucle mélodique ou bruitiste et qui la nappe rythmique. La parfaite cohésion entre les deux musiciens leur permet de monter dans les tours et de passer à des BPM audacieux mais sans jamais perdre de vue le contact intime avec nous, sans nous perdre dans ce qui pourrait vite devenir un moment geek entre deux bidouilleurs de synthés. Ce qui a sonné comme une évidence pour moi, hier soir, c’est bien l’extrême sincérité musicale et donc artistique du propos et surtout la cohérence interne de cette heure de musique, avec ses mouvements lents, ses attaques foudroyantes et ce dernier mouvement concertant durant lequel la chanteuse reviendra une dernière fois pour conclure et refermer une boucle qu’elle avait ouverte toute seule. Si je suis heureux comme jamais d’avoir pu vivre ce moment exaltant, je ne cesse de penser à des lieux plus « académiques » qui ne rougiraient pas à produire un tel moment de pure beauté musicale. La cave du Camino est certes un bel écrin mais la puissance d’une telle proposition mériterait un espace plus officiel pour enfin légitimer l’originalité raffinée et paradoxalement « grand public » de BoB Spécial.
