Let’s gow : on ne naît pas dj, on le devient ! ( et ça reste plus difficile pour les femmes…)
Rentrée militante au Cargö, hier soir, avec la soirée Let’s gow proposée par l’association Gow with rythm. Depuis quelques temps cette association qui regroupe un collectif féministe tente de mettre en lumière la place des femmes particulièrement dans le monde de la scène des musiques électroniques. L’omniprésence, fantasmé ou réelle, du jeune homme geek derrière ses platines, le « tabou » des violences sexuelles et sexistes dans un univers paradoxalement porté initialement par des minorités, le culte de l’image féminine imposée … autant de questions que ce collectif aborde frontalement avec l’engouement et l’enthousiasme d’une nouvelle génération de femmes artistes, complices et … « sœurs ». En très vieux mâle cisgenre, j’hésite, médiocrement, entre une approche bienveillante ( mais qui sait un peu condescendante ?) et la nécessité de poser clairement les enjeux de ces questions qui mêlent quotas, visibilité et plus simplement encore égalité.
Vers 19h30 je me glisse discrètement dans la grande salle du Cargö pour participer à un « talk », une table ronde 2.0 animée par Anna-Lou Tiercelet. L’animatrice-radio distribue la parole aux trois intervenantes, légitimes expertes universitaires, artistiques ou institutionnelles. Alice Laurent-Camena, chercheuse, distille avec une autorité rieuse quelques chiffres qui semblent indiquer un progrès relatif : les femmes accèdent un peu mieux à cette scène électronique tout en relevant quelques singularités persistantes : sentiment d’imposture, nécessité d’avoir un « mentor » masculin pour pénétrer ce milieu, un grand frère pour Dr Elfa ( la parole artistique du talk), un ami geek, un collectif sur-masculinisé… Trop souvent encore, les femmes semblent devoir s’excuser d’être là, glisser un petit pied dans une porte qui ne s’ouvre pas naturellement et enfin « sur-prouver » leur parole musicale, trop souvent renvoyée à un caprice girly plutôt qu’à une réelle démarche passionnée. En tant que père d’une artiste-musicienne, je suis forcément sensibilisé par toutes ces questions et si on ajoute à tout cela les violences sexuelles et sexistes, on dessine, à gros traits, un portrait complexe d’une scène artistique qu’on imagine, naïvement, parée de toutes les qualités.
Durant une heure trente, sans participation de la salle ( à revoir ), les interventions restent bien dans les lignes de nage de chacune des participantes. À Dr Elfa, l’expérience intime et pragmatique de l’accès à la scène techno, à la représentante de Norma ( l’agence régionale chargée des musiques actuelles), le parfois soporifique discours institutionnel des initiatives généreuses, forcément généreuses de la Région et des acteurs locaux, pour un peu on se croirait à un discours aux Molière. À l’universitaire enfin, la redoutable tâche de structurer une, des paroles légitimes en les recadrant dans une perspective sociologique. Le public, acquis à la cause, écoute tranquillement un « talk » qui, s’il ne fait pas avancer les lignes, a au moins le mérite de mettre des mots, des faits, des chiffres sur une situation complexe.
À 21h30, exit les paroles, place à la musique avec un plateau exclusivement féminin concocté par le collectif. Les deux co-organisatrices de la soirée ouvrent le bal : Miki Ménage, en b2b avec Ne2L nous font entrer, avec tact et tenue, dans une atmosphère house délurée. La complicité, amicale et artistique, est palpable, pour un peu un se sentirait dans une sympathique soirée privée, entre copains et copines, et ça tombe bien puisque Let’sGow ouvre la saison musicale du Cargö, l’occasion pour une bonne partie de la scène caennaise de se retrouver.
Après cette (trop) rapide mise en bouche, place à Bousti, une place de choix puisqu’elle va occuper le terrain durant plus de deux heures, une temporalité idéale pour entrer dans l’univers esthétique d’un dj ! Je pourrais me retrancher derrière les multiples propos cruels entendus au fumoir extérieur, où je me suis réfugié pour échapper au tunnel d’ennui que je subissais. Je pourrais aussi me taire mais la longue prestation atone de Bousti nous rappelait à tous une vérité cruelle. Si le djiing est un art ( ce que je pense assurément), il convient de se donner des critères pour en juger l’impact. Pour ma part, sans passer pour un expert ou un censeur, l’hystérie du dancefloor ( pardon pour ce terme dans une soirée féministe) reste un thermomètre indiscutable pour lire une fièvre festive. L’aimable ennui du public accompagnait l’indiscutable pertinence de la présence de Bousti. L’égalité passe aussi par l’option d’une (in)compétence partagée, en parodiant les mots de Françoise Giroud. J’ai vu, dans cette même salle, ou ailleurs, des DJs hommes se planter en beauté et balancer dans une morne indifférence de longues boucles sans inspiration. Si j’ai pu goûter un instant le travail persistant sur la touche pianistique du set de Bousti, j’ai tout de même fini par ne plus que l’entendre alors que j’étais venu pour écouter de la musique et non pas juste l’entendre. Next, comme disent les jeunes !
Le live de Dylan Dylan parvient à redynamiser la salle et c’est presque avec regret qu’on écoute ses dix dernières minutes où se croisent habilement les tensions du dancefloor et celles d’une recherche sonore plus pointues, entre claques, caresses et spectres musicaux inédits.
Pour finir Ma Ri se charge d’apporter ce rien de folie « rave », un esprit si cruellement combattu par la ridicule loi Ripost qui vient encore, la semaine dernière, de frapper près de Falaise. Si ça n’était inutilement provoquant, j’irais jusqu’à dire que c’était un set virilement charpenté, avec ce petit rien de démesure rythmique qui sait happer le public.
Avec Let’s Gow, le collectif assure et assume des choix nécessaires, évidents ou discutables, il en va ainsi des aventures passionnées. Cette soirée-manifeste nous montre en revanche qu’il faut désormais compter avec une belle bande de « pétroleuses ». Mes amis ( hommes) du milieu local, vous auriez grand tort, pour certains, de poursuivre votre ironie paternaliste. Il y a des femmes qui ont des choses à nous (vous) dire et qui le font avec un aplomb et une assurance qui mérite plus qu’un respect condescendant. Pour les autres, heureusement majoritaires, il y a tout à gagner dans ce dialogue artistique genré, ne serait-ce que pour détrôner quelques rois de pacotilles. Ce n’est pas sans raison que l’universitaire nous rappelait que pour oser exister, les femmes se doivent de se munir d’une maîtrise technique ( et artistique ) supérieure. Chapeau bas, mesdames devant votre pugnacité et que la fête, pour tous et toutes soit plus belle que jamais !
