Déclic : une clôture généreuse
« Ah, t’es là, toi ! »… c’est avec ces mots qu’un ami m’accueille, hier soir au Bazarnaom, une manière directe de me dire quelque chose, mais quoi au juste ? Je n’y viens pas assez ? Je n’ai rien à faire là ?
Le constat est pourtant bien réel et mes billets, très sporadiques, autour d’une soirée Bazarnaom en témoignent. Il est grand temps que cet étrange désamour cesse et la soirée de clôture du festival Déclic pourrait bien être …le déclic salutaire.
En ce début septembre, le lieu est plus féerique que jamais avec son jardin, ses petites baraques à bière et sa salle, une hybridation réussie entre le dancing des anciens et la rêverie steampunk d’un dandy-fêtard. Depuis trois jours, le festival Déclic investit la ville dans un arc stratégique entre le quartier Lorge et la presqu’île : une manière subtile des croiser un public divers tout en s’appuyant sur la découverte d’artistes en devenir ou de gloires nationales en pèlerinage sur leur terre natale ( Superpoze, vendredi soir à l’église Saint-Sauveur).
À défaut de n’être pas ( encore) une gloire nationale, le groupe Veik ouvre la soirée. Les trois musiciens savent qu’ils peuvent compter sur un fort soutien local en revanche. Cela fait près de dix ans que ces artistes caennais nous ravissent avec leur spleen brutaliste, leur manière singulière de crier sur scène une solide « dépression » musicale. On les dit krautrock ou no Wave, autant de termes qui font plaisir aux initiés et qui pourraient laisser les autres pantois. Sur des nappes de synthé qui s’étirent, s’étirent, le chanteur-batteur vient coucher, en anglais, des paroles à peine chantées. L’atmosphère est sombre, pesante même durant la première partie de leur courte prestation ( une très grosse demi-heure). Si on est conquis par cette confession virile et intime à la fois, par cette plainte murmurée avec rage ou pudeur, il faudra attendre les dix dernières minutes pour que s’emballent enfin les chevaux et qu’un « rock » aussi minimal que puissant éclate. On sent le groupe ému par ce retour sur scène, et derrière la pudeur scénique ( et peut-être musicale) quelque chose de cet aveu passe la rampe et parvient à nous faire entrer dans le charme d’une musique aussi torturée que poignante.
Adrien Leprêtre ( Samba de la Muerte et co-fondateur du festival) prend le lead de la piste de danse avec un set à la justesse implacable. Le public, ingrat comme peut l’être le public, profite de la douce chaleur de la fin de la journée pour se sortir mais les basses du set résonnent partout et si la piste est vide, des silhouettes se dandinent avec nonchalance tout en papotant devant les bars, ou sur des bancs. L’atmosphère est douce, sereine, avec cette pointe d’électricité sensuelle qu’Adrien délivre avec générosité.
Puis c’est au tour de 1515 de monter sur scène. Circonspect devant les premières minutes d’une musique que n’est pas sans évoquer une bande-son pour une production Disney ( Vaiana ?) sous ecsta, je me laisse vite happé par ce groupe et le voyage musical qu’il nous offre. Une île imaginaire, soit ! Des poissons volants, why not, mais le tout est servi par une musique mixant habilement tradition ( le ūtē polynésien, si je veux jouer au savant que je ne suis pas ) et percussions aussi obsédantes qu’électroniques. Sur scène les deux chanteurs se lâchent comme des petits démons et même si ce n’est pas nécessairement ma « came », comment résister à une si généreuse énergie ?
Deux femmes, à la complicité certaine, s’occupent ensuite de dynamiser le dancefloor. B3BZ, en b2b avec Sorun reprennent, avec un aplomb incroyable l’énergie polynésienne du groupe pour balancer un breakbeat rempli de sonorités exotiques. C’est d’une fraîcheur parfaite mais avec cette maîtrise technique qui fait la signature des plus grand(e)s. Derrière l’apparente désinvolture des deux, je goûte plus que jamais les pistes lancées par Sorun et rattrapées en plein vol par la complémentarité rythmique de B3BZ.
Pour finir LYNX IRL, une jeune rappeuse fait éclater la puissance de son verbe mais j’avoue que je suis dehors, à revoir des pans de ma vie défiler dans une discussion aussi intime que touchante avec un proche et avoir ensuite cette chance précieuse de discuter avec une artiste, maladroitement égratignée par un de mes billets. Si elle lit ce billet, j’en profite pour redire à quel point j’ai été ému par cet échange sincère et rare. Qui sait, c’est peut-être là un des charmes du Bazarnaom que je découvre trop tardivement : offrir un espace d’impunité pour nouer ou renouer des dialogues qu’on pensait impossible !
