Il fallait, ce vendredi matin, une bonne dose d’espoir et de militantisme festif pour s’imaginer à Langrune quelques heures plus tard. Après des semaines de ciel bleu, notre bonne vieille météo normande daignant enfin retomber dans ses fondamentaux «  humides », j’avais une pensée complice pour les organisateurs du festival Sâoticot et toute leur énergie qui risquait d’être bousculée par la pluie. Mais les dieux de la fête semblent s’être penchés sur Sâoticot et c’est sous un soleil éclatant que je peux profiter, vers 17h15, de mon premier spectacle. Confortablement vautré sur un tapis, en plein milieu du Bois Joli, un parc de Langrune que je ne connaissais pas, j’attends sagement, au milieu d’une foule aussi diverse que familiale où « branchée », la proposition musicale d’ Oonagh Haines. Adoubée par Libé avec ce titre-maison caractéristique : «  une musicienne qui a la fête dans les nuages », cette musicienne franco-anglaise me « faisait de l’œil » et c’était donc une occasion unique pour découvrir son travail. En s’associant avec 360 Prod ( une association qui accompagne de nombreux artistes pour rendre spatial et immersif leur travail musical), la jeune artiste, en résidence quelques jours à Langrune, livre une prestation de près de 45 minutes d’où émergent, parfois, sa voix, virilement vocodée, et qui, à droite, à gauche, devant et derrière nous, livre quelques aphorismes du genre : je cueille le fruit de la main gauche !. Le résultat, sans être ennuyeux, est un peu poussif dans sa volonté expérimentale même si on peut louer l’intelligence sensible de 360 Prod qui évite soigneusement toute tentation démonstrative en déclinant avec nuance et tact la diffusion immersive de boucles sonores qui semblent trop souvent hésiter entre bruitisme mécanique et poésie « ambient » minimaliste. Big up, en revanche, pour ces bénévoles qui circulent discrètement à travers le public pour proposer des casques anti-bruit aux enfants. Après cette mise en oreille aussi bucolique que frustrante, je me rends sur la place du 6 juin, le point central du festival. L’organisation complète de Sâoticot repose sur la valorisation de la dynamique associative et le moins que l’on puisse dire c’est que cela se voit partout. Entre une entrée à prix libre ( avec trois offres tarifaires proposées mais non imposées) et une armée complète de bénévoles, on découvre rapidement que cet esprit n’est pas qu’un slogan putassier mais bel et bien un cadre de fonctionnement respectueux. À la nuit tombée, l’agencement de la place fait éclater sa dimension fête de village avec ses éclairages et ses éléments de décoration divers. S’il fallait décerner un prix pour un festival associatif vertueux et exigeant à la fois, Sâoticot finirait sur le podium, sans aucun doute possible. À 18h le spectacle de cirque acrobatique Cap Casa est blindé et je ne peux presque rien voir, la rançon du succès puis vient, sur la grande scène, l’entrée de Rougir. Depuis près de deux ans le duo caennais semble être le petit groupe qui monte, qui monte ! Porté par le charisme scénique de la chanteuse Maëla, Rougir oscille entre une rage contenue et, parfois, une vitalité électro-rock à travers l’accompagnement permanent d’une boîte à rythme qui sait délivrer ce qu’il faut d’énergie dancefloor. Les paroles, en anglais, sont parfois commentées comme lors de la dernière chanson ; une invitation irrésistible à dire « fuck », tout simplement. Si l’atmosphère peine parfois à sortir de la colère melancolico-punk, on sent bien que ces deux-là en ont sous le pied et leur belle tournée régionale aura certainement permis l’affirmation d’une complicité musicale féconde. 

Directement sur la plage, une petite scène réservée à des jam session m’aura fait entendre une délicate version du Glory box de Portishead qui, littéralement, fait frissonner de bonheur des couples de quinquagénaires en pleine madeleine sonore de leurs premiers émois tandis que des ados, blasés comme peuvent l’être les ados, regardent avec une ironie aussi cruelle qu’attendrie leurs darons sombrer dans un bain de guimauve. N’est-ce pas pour ce genre de moments complices qu’on va dans des festivals de ce genre ?

En guise de nostalgie, le retour sur la grande scène des Elles me permet d’en avoir une bonne dose. Depuis près de trente ans Pascaline Herveet et son groupe Les Elles irradie sur une scène où, bien avant Olivia Ruiz ( mais avec un timbre de voix assez semblable) elle distille son cocktail, mi-vitriol, mi-champagne. Les Elles ont connu le succès, puis des moments plus discrets, mais sur scène, hier soir, une grande dame de la chanson française nous prouvait, s’il en était besoin, qu’elle peut tenir avec tact et finesse un public forcément renouvelé ou novice. On navigue entre comptines coquines et confidences presque murmurées, le tout accompagné par trois musiciennes qui ne font plus qu’un avec l’énergie de Pascaline. Et que dire de cet ébouriffant final où elle se risque à une surprenante reprise du kitschissime tube de Stone et Charden : Made in Normandie ?  Il faut féliciter les jeunes organisateurs de ce festival pour avoir osé ne pas oublier Les Elles et offrir aussi à Pascaline Herveet de présenter aujourd’hui sa lecture-chantée Les Petits bonnets avec la non-moins patrimoniale compagnie du Cirque du docteur Paradi. 

Le festival continue donc aujourd’hui et si vous êtes tenté(e)s par une aventure aussi riche humainement qu’artistiquement, vous savez ce qu’il vous reste à faire, d’autant que les dieux de la fête  semblent apprécier eux aussi !

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