Les dimanches à Caen ( comme dans toutes les villes françaises) sont rarement synonymes de douce folie, mais c’était sans compter avec un calendrier qui, cette année, plaçait la désormais incontournable Fête de la Musique le jour du …Seigneur ! Si on ajoute à cela une météo, estivale à souhait ( sans être impitoyable), on obtient, sur le papier, les ingrédients d’un succès populaire jamais démenti. 

Depuis le temps que je « chronique » la FDM caennaise, je vais m’épargner les inutiles commentaires sur les spots populaires, très ou trop souvent conçus pour segmenter un public ( ah le charme discutable de l’espace VIP pour ados en quête d’émois erotico-musicaux …) ou sur les trous béants de la rue Saint-Pierre qui perd de sa superbe commerçante en n’étant plus qu’une artère silencieuse. De même pour cette belle place Saint-Sauveur, belle endormie aussi triste que vide. Pour le reste, les rues à bière seront restés des rues …à bière avec des scènes rock, disco, disco-rock qui font le job mais qui peinent à capter un public, plus que jamais épris d’une frénésie déambulatoire, certainement en raison d’une chaleur persistante.

Au rayon des nouveautés, comment passer sous silence l’heureuse initiative de l’ouverture au public de l’abbaye aux hommes. Les quelques petits stands parsemés le long de la voie royale qui mène à la mairie sont bien vides, chaleur oblige, mais à peine franchies les portes de la mairie, vers 17h, on est agréablement surpris en entendant résonner une formation de harpistes dans la salle des mariages tandis que le cloître fait résonner, en majesté, un ensemble de cuivres. Le public, nombreux, goûte à la fois à la fraîcheur du lieu et à l’énergie musicale naturellement amplifiée par les voûtes du cloître. Puis c’est au tour d’un superbe piano, au centre du cloître, de se faire entendre. On souffre, un peu pour le pianiste, sous sa bien fragile tonnelle, et plus encore pour ce pauvre demi-queue mais l’esprit initial de la FDM renaît avec force.

À quelques minutes de là, place Pierre Bouchard, les collectifs Exilis et Equinox, en véritables militants de l’esprit free party, font rugir un mur de son et nos oreilles, qui, en descendant la rue Écuyère, n’auront pas bénéficié d’une préparation devant la pharmacie Danjou. Depuis des années, c’est là que s’installait le collectif Mad Brains et que je finissais ma FDM. Il faut dire que cette année, après des reproches plus ou moins justifiés, les grosses scènes boum boum se sont redistribuées sur un parcours inédit, histoire de ne pas cannibaliser l’espace sonore.

Ce matin, la Liberté ( Actu.fr), bien connu pour suivre et soutenir à l’année la vie « électro » locale, ah ah, a cru utile de résumer cet événement avec un titre aussi racoleur qu’inutilement polémique : « : ça sent la défaite pour les musiques électro… ». Et si le journal fait bien de rappeler la nouvelle politique de déclaration des gros murs de son souhaitée par la mairie, il distille, au fil de son article, des éléments de langage, une forme de contrôle implicite des « spots » à boum boum. On peut me reprocher bien des choses mais certainement pas d’être le relais de la « com » municipale et, en relisant mes papiers sur les fêtes de la musique précédentes, je dénonçais depuis longtemps le risque d’une overdose de décibels. Tenter d’accompagner et d’organiser les différentes scènes «bruyantes » relève tout simplement d’une politique publique et il y a quelque chose de profondément cocasse à lire le si conservateur La Liberté devenir le héraut d’une esthétique musicale qu’il ne couvre jamais artistiquement ! 

La scène electro, justement, parlons-en ! Pour qui cherchait des émotions inédites, il suffisait de se rendre derrière la bibliothèque pour découvrir qu’un collectif de teufeurs avait pris ses quartiers, idéalement, sous le Mollecular cloud, l’installation très disco-friendly de Vincent Leroy réalisée pour le millénaire. Devant cette orgie de boules à facettes un tonique et vitupérant déferlement de bpm aura permis à un public de connaisseurs de se gorger de musique, et que dire des installations de No One Like Us, au pied du château, qui, avec ses scènes traditionnelles, faisait entendre une hard tech de très bon aloi ? Toujours au pied du château, et en début d’un inédit « parcours electro » dont j’ai déjà parlé, le collectif Senary lâchait ses kicks et ses colonnes de fumées en permettant, bonne humeur assurée , à qui le souhaitait, d’essayer un magnifique casque de moto habillé en boules à facettes ! 

À l’entrée du port , la scène devant le KFC a disparu, mais peut-on réellement la regretter, tant elle détonnait par son côté bling-bling peu en accord avec un hommage avec la musique sous toutes ses formes. 

Le port, rapidement débarrassé de son marché dominical, est devenu un nouvel espace à même de concilier les exigences économiques des acteurs de la nuit ( les bars) et les artistes. Aux trois Marches, sous une élégante installation bien calée entre les frondaisons des arbres, Spicy Cuts livre une prestation qui ne l’est pas moins tandis que devant le Hop, Mad Brains, après des années rue Écuyère, teste son nouveau « spot » avec un système-son rugissant. Il faudra peut-être du temps et des calages techniques plus précis pour « anoblir » cette nouvelle proposition mais l’alchimie semble prendre, même si ici comme partout ailleurs, le public semble privilégier un esprit butineur plutôt que complice. 

Un peu plus loin, en face du Delirium, le gros camion de OIZ illustre une nouvelle fois l’extrême raffinement que ce collectif apporte aux sons et à l’ambiance et c’est un véritable club à ciel ouvert qu’ils nous offrent. En continuant vers la presqu’île, Caen jeux chante, le Trappist et le Newport se sont associés pour monter une scène dynamique, entre karaoké et discothèque. Vers 23h, Edicla ( alias dj Alcide) nous balance, à foison, des tubes parfois incongrus ( Dalida et son désir de « mourir sur scène ») toujours revisités dans un esprit moderne qui n’ira pas sans lorgner parfois dans des écarts qui flirtent avec une fête de la bière pour croisière gay….

23h45, il est temps pour moi de me rendre au Cargö, la véritable nouveauté de cette édition. Devant les portes encore fermées de la salle, une belle foule attend patiemment et il en sera ainsi toute la nuit, prouvant, s’il en était besoin, la pertinence et le besoin de ce « closing » qui rendait honneur à (une partie) de  la richesse du milieu électro caennais. Pour un peu on se serait cru à l’entrée du Berghain ! 

Si, comme je l’espère vivement, cette ouverture exceptionnelle du Cargö devait se pérenniser, il faudra nécessairement veiller à une contribution féminine plus ambitieuse, histoire de couper court à des critiques compréhensibles. Il faudra aussi veiller à dénicher, ça et là, des artistes, confirmés ou émergents, mais animé(e)s par de réelles exigences artistiques et professionnelles. Même si on ne disposait pas d’un Line-up officiel, on ne peut que regretter l’abandon, en rase-campagne, d’un artiste qui, mine de rien, piquait la place d’un ou d’une autre. Premiers balbutiements d’un esprit nouveau qui semble flotter au-dessus du Cargö, on doit se réjouir d’un tel succès ( on est loin de la « défaite ») et les artistes présents durant ces plus de quatre heures de programmation auront rempli avec assurance et dignité leur mission. Ce closing au Cargö ( et l’idée même d’un parcours electro ) s’est un peu monté dans la hâte, avec quelques petites confusions techniques ou artistiques, mais n’en déplaise aux esprits grincheux, une dynamique nouvelle peut s’installer. Rendez-vous donc en 2027, avec comme seul objectif : faire résonner encore plus fort la diversité et l’originalité de la scène electro caennaise.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *