NDK #6 : l’âge de raison ?
On situe communément vers 6 ou 7 ans l’âge de raison, c’est à dire ce moment où l’enfant commence à « intellectualiser » son univers et à s’interroger sur le bien et le mal. Voilà six ans maintenant que la formule « rebrandée » de Nordik Impakt, NDK donc, tente d’imposer sa patte et peut espérer s’inscrire dans le paysage des festivals électro nationaux. Six ans, l’âge de raison ?
Jeudi soir, pour la soirée d’inauguration, on pouvait espérer la foule des grands soirs mais une « com », lacunaire sur la gratuité de ce rendez-vous explique certainement une audience relative. Sans surprise, on retrouve un Magic Mirrors avec la même décoration que les années précédentes et c’est à NE2L que revient la lourde charge d’ouvrir le ban. Elle le fait avec une grâce singulière et des clins d’œil musicaux bienvenus comme cet emprunt au compositeur d’Hitchcock, Bernard Herrmann. La bande-son de Psychose, loin de tomber à plat, fait entendre, en miroir ( le lieu m’impose cette formule) l’apaisante proposition sereine et enjouée de NE2L. DJ Startup arrive ensuite et donne en quelque sorte le « la » de la programmation du lendemain : open bar plus ou moins audacieux pour les niches musicales, les bidouilleries d’installations sonores, les dispositifs immersifs avec dj au milieu du public, les tripatouillages « geek » entre dub, break, world music. L’intention est louable, celle de donner à entendre le large spectre des musiques électroniques et de ses audaces formelles mais sera-t-elle gage de succès ?
Afin de préserver mes forces pour le lendemain, je quitte la soirée gratuite assez tôt, encore étonné par le caractère très (trop ?) intimiste de cette première proposition.
Hier soir, vers 22h, on entrait enfin dans le vif du sujet avec un Cargö ouvert à tous les vents. Trois salles, trois ambiances pour cette première des deux grandes nuits ( night one et two !)…
S’il m’était arrivé, précédemment, de me freiner dans la description de la scénographie, histoire de ne pas trop « spoiler » l’effet wouah des participants de la night two, je n’ai pas les mêmes précautions ce matin. Si on peut louer la transformation réussi du club avec ces cubes de (fausses) glaces qui servent d’éclairages ( une décoration qui mériterait de rester), les onze voiles aux couleurs du rainbow flag gay friendly de la grande salle parviennent difficilement à susciter mon enthousiasme et, quand ils s’agitent laborieusement dans une petite chorégraphie du style : je monte et je descends en vagues d’une mer anémique, on se demande où se situe réellement la plus-value esthétique ?
Pour le reste, les habitués des NDK précédents retrouveront l’indispensable et gigantesque dais qui surplombe le parvis du Cargö ainsi qu’une circulation assez fluide entre les scènes avec l’ouverture de la porte latérale de la grande scène.
Place à la musique, aux musiques avec trois salles qui devraient logiquement réunir des publics sensibles, mais enthousiastes, à des univers esthétiques différents. Autant l’avouer de suite, si la grande scène remplira toute la nuit, et à fond, sa dimension fédératrice et festive, on ne peut pas dire la même chose du club et du Magic Mirrors qui feront grise mine, surtout en fin de soirée. Que penser en effet de ce club où, à 3h du matin, heure traditionnelle de l’euphorie du closing, on voit dix danseurs ( pas plus!) devant le set de la dj Cholitx ? Une évaluation artistique ne se fait pas à la seule lumière de la fréquentation mais n’importe quel clubeur sait bien reconnaître une salle euphorique et un parterre de danseurs qui s’ennuie plus ou moins poliment. Il en ira de même dans le Magic Mirrors, à la même heure, même si on s’y sent un tout petit peu moins seul et que les sonorités de la dj Nextdimensional sont plus stimulantes intellectuellement à défaut de l’être corporellement. Ça breake, ça chute en bpm pour repartir, ça slalome entre différents styles et genres, why not ?
Si la programmation de la grande salle ne souffre aucune discussion, on peut légitimement se poser la question de la pertinence des deux autres salles. Les artistes proposés là ne déméritent pas nécessairement et le duo b2b Legit Girl dj, par exemple dans le Magic Mirrors, électrise parfaitement nos oreilles avec un voyage musical mené tambour battant. Mais que retenir de la proposition de s8jfou ? Certes, durant dix minutes, on est ravi ( au sens propre) pour ce petit lutin qui se glisse au centre du dancefloor, parmi nous. Harnaché d’un dispositif musical électronique minimal, il module et balance ses blocs rythmiques mais, très vite, l’austérité du propos musical épuise la formule et on se retrouve devant un geek habile qui fait le show mais sans les paillettes ! Il peut et doit y avoir des salles pour les esthétiques en devenir, pour les bidouilleurs de son et de textures musicales. Mais être programmé dans un festival sous-entend tout de même l’absence de confusion intellectuelle entre avant-gardisme sincère et niches opportunistes.
La grande salle, donc, et c’est Caiva qui ouvre les « hostilités » musicales. Avec elle, on entre, comme une grenouille prise au piège, dans une marmite techno à température ambiante. Puis, sans même s’en être rendu compte, on est « cuit » par la langueur hypnotique de ses bpm qui naviguent entre références nostalgiques et rêveries sonores. En voilà une qui a fait du solfège et qui connaît …la musique.
La sublime Master class d’Ellen Allien.
Puis c’est au tour d’une autre Berlinoise d’entrer en scène, en toute majesté et en toute modestie. Pour ma part, sans jouer les pédants, c’est la cinquième fois que je l’étends, la dernière fois à Caen, déjà, en 2016. Elle nous aura livré, hier soir, ce qui reste à mes yeux une de ses plus belles et plus fulgurantes prestations. On la connaissait un peu enfermée dans son style, berlinois, pour faire vite, un mélange entre techno indus et brutalité rythmique. Hier soir, c’est à une véritable master class que nous avons pu assister avec deux heures d’un show aussi précis qu’improvisé par la seule énergie d’un dialogue permanent avec la salle. Durant toute sa première partie, derrière l’efficacité d’un boum boum qui aura fait sa marque de fabrique, elle glisse sensuellement les bruits d’un bestiaire imaginaire, des cris, des jappements, des hennissements, que sais-je et devant ou derrière cette forêt sonore se dessine une dentelle musicale envoûtante. Je reste scotché par ses audaces, cette façon harmonieuse de nourrir celles et ceux qui veulent entendre de la musique, rien que de la musique pure ! Deux heures durant, elle poursuit, avec quelques petits errements qui deviennent des respirations pour un nouveau souffle, elle poursuit son, notre voyage musical et c’est de la pure poésie qui vous éclate en pleine face, en pleine tronche. Sans jamais se renier, mais non sans surprendre et étonner, elle nous fait voir une nouvel horizon musical derrière les nuages convenus de la tech, bluffant de bout en bout et comment ne pas être touché par sa belle humilité quand elle entreprend un petit pas de danse avec les artistes qui vont lui succéder, comment ne pas apprécier sa touchante sollicitude quand on la voit rester en coulisses pour écouter le début du duo normand NHM& LABN ? Ils doivent être morts de trouille de passer après un tel moment de grâce, mais elle reste là, comme pour leur dire : allez-y, j’ai toute confiance en vous !. De la très grande musique faite par une très grande dame, assurément.
L’énergie accumulée dans la salle par les deux Berlinoises n’attendait que les deux piliers du collectif Oiz pour exploser en un closing impeccable de bout en bout, preuve s’il en est que nous ne manquons pas, à Caen, d’artistes … d’envergure.
Ce soir, place à la night two, il reste des places ( ce qui, en soit, est un indicateur parmi d’autres). NDK, année après année, peine à trouver une identité artistique cohérente. Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Il ne m’appartient pas de répondre à cette question mais à l’heure où les budgets se resserrent drastiquement, on peut légitimement poser la question de la nécessité de maintenir une opération aussi coûteuse surtout pour voir deux de ses trois salles naviguer entre confidentialité ou indifférence. J’entends déjà certains se dire : tiens il a ressorti sa hache de guerre ! À ceux-là je ne peux opposer qu’une seule chose : la subjectivité assumée de mes propos. Pour le reste, je ne souhaite qu’une seule chose, voir une nouvelle génération d’amateurs se pâmer d’extase devant l’évidence d’un vrai discours musical, sincère et passionné. Cela évitera bien des confusions entre les petits maîtres, les petits imposteurs et les artistes, confirmés ou à accompagner.
