Jusqu’au 24 janvier prochain, le réseau de bibliothèques de Caen la mer propose toute une série d’animations et d’expositions autour des cultures urbaines et plus précisément autour du phénomène hip-hop. Si vous êtes un spécialiste de ces cultures, cela ne vous concernera pas prioritairement mais si, comme moi, vous surfez sur des notions basiques où les termes breakdance, beatbox, et graff forment une nébuleuse plus ou moins artistiques, il convient de s’intéresser de plus près à cette heureuse initiative, histoire de nous rappeler qu’avant d’être urbaines, il s’agit là tout d’abord d’expressions culturelles incontournables.
La belle idée de toute cette opération réside dans son parti pris de donner la parole aux artistes locaux qui, pour certains, font vivre cette expression avec rage, constance et respect. C’est donc bien naturellement, que dès l’entrée de l’exposition à la bibliothèque Tocqueville, on découvre le visage de Phuncky Doyen. Pouvait-on imaginer un autre curateur que lui pour nous introduire dans cet univers ? Depuis plus de vingt ans, ce passionné, d’abord à la radio, puis derrière ses platines, nous fait voyager entre funk, disco et ambiances afro-latines. Cela fait bien longtemps que la mauvaise conscience me taraudait, celle de ne pas avoir consacré une seule ligne de Cave caenem à cet artiste et voilà que la vénérable bibliothèque me rappelle à l’ordre, et ce n’est que justice. On est bien dans une bibliothèque, et il y a des choses à lire dans cette exposition, mais si la dimension pédagogique est à saluer, on sent bien que c’est la “flamme” de Phuncky Doyen qui est derrière chaque panneau, derrière chaque objet. Si on ajoute à cela les photos de Big Daddy, autre figure incontournable de la culture urbaine caennaise, on obtient une sorte de carte de visite aussi intime que complice. Si le parcours de visite est modeste, il reste suffisamment dense et précis pour que s’imprime en nous une évidence : nous sommes bien en présence d’un mouvement culturel global, un mouvement qui fait dialoguer danse, musique, peinture, bref l’expression d’une force créative indéniable. Un peu caché derrière la “dictature” du rap qui capte toute la lumière, on découvre surtout cette force du hip-hop à digérer les styles majeurs du siècle, jazz, electro, disco, blues pour les intégrer dans une forme de projet global aussi fou que modeste. Fuyant comme la peste le star-système, le mouvement hip-hop poursuit inlassablement son chemin et ce samedi ( 7 novembre) on pouvait en voir la plus belle des illustrations.
Une “battle” de breakdance …dans une bibliothèque.
Off the book break battle, tel est donc le titre de cet événement présenté dans le cadre de Culture(s) hip-hop. Pour une fois que les beaux gradins en bois de la bibliothèque servent à quelque chose, je ne veux pas rater ça ! Trente deux équipes de danseurs et danseuses se confrontent dans une “battle” qui porte bien son nom. Les gradins sont remplis comme jamais par un public aussi divers qu’enthousiaste et comment ne pas l’être devant ces chorégraphies qui agressent, provoquent, ridiculisent ou subliment ! Un dj que je ne connais pas (hélas) excelle dans ses invitations musicales, et lors de chaque confrontation, impose son rythme aux “combattants”. À tour de rôle, lors de passage aussi rapides qu’intenses, les danseurs se jaugent, se testent, se “reniflent” tout en veillant à caler au mieux leurs figures imposées sur les beat du dj. Je suis impressionné par cette énergie, cette virtuosité parfois, devant ces corps si différents, filiformes ou plus enrobés, trapus ou dégingandés. De très jeunes danseurs ( douze ans, pas plus) tels de jeunes David qui se jettent dans l’arène affrontent des Goliath qui ont plus de deux fois leur âge. Des gestes, codés et puissants, tombent comme autrefois les gants que les duellistes claquaient au visage. Mais toute cette puissance guerrière est transcendée, sublimée quand, parfois, la grâce d’une figure chorégraphique dépasse l’exploit gymnastique pour simplement mettre en évidence une fusion évidente entre corps et musique. C’est encore plus beau, plus fort quand une fille, une femme reprend à son compte ce vocabulaire de la “battle” et que la bêtise d’une approche genrée s’efface devant la puissance de l’engagement corporel, devant cette force de vie et de joie de danser qui se donne à voir. Pour les inconditionnels du breakdance, je prononce certainement des évidences, ou pire, des banalités, mais je reste ébahi devant cette rage militante et artistique qui se dégageait derrière chaque battle. Il y aura des gagnants et des perdants, c’est la loi du genre mais quel spectacle. Promis, juré, craché, je vais suivre dorénavant de très près le travail de la compagnie SNT crew qui est à l’origine de cet événement. il m’importe de connaître un peu mieux les critères que se donnent les juges pour départager les concurrents, de connaître un peu plus ce vocabulaire chorégraphique bien plus complexe qu’on pourrait le supposer. Off the book break battle nous aura montré qu’il est possible de bâtir un événement populaire et exigeant artistiquement, le tout dans un lieu aussi “académique” qu’une bibliothèque.
Le temps de permettre au jury de délibérer, SPRNS, la dj caennaise, accompagne un défilé de mode proposé par la styliste Kenza Derkaoui qui aura eu la bonne idée de “revisiter” des fripes. Il y a quelque chose de plaisant à voir ces mannequins évoluer entre les rayonnages de la bibliothèque, quelque chose de sympathique à voir ce lieu résonner d’une vie, d’une musique et d’une folie qu’on attribue rarement à ce temple du silence. Un vent de fraîcheur et d’audace semble souffler du côté du port. Nous avons tous à gagner à ce nouveau métissage culturel qui se dessine à travers cette initiative Culture(s) hip-hop.
Histoire de rester dans la chronique de mes nuits caennaises, comment ne pas dire ici quelques mots de la soirée Dual Vibes proposée par la Garsouille vendredi soir. Si les deux compères de Dual Vibes ont déjà fait l’objet de nombreux retours élogieux, je ne peux que les remercier d’avoir dressé un cadre aussi propice aux belles rencontres faites hier soir. Avec leur approche chill et dynamique à la fois, un cocktail de house précieux, ils m’auront permis de danser tout en discutant avec de réelles personnalités culturelles caennaises avec lesquelles je n’avais pas encore eu la chance de parler. La Garsouille, n’est-ce pas aussi pour cela qu’on y retourne ?
