Kraftwerk ( revisité par Rodolphe Burger) au BBC : le choc du sublime 

Habituellement, quand je me rends au BBC, c’est pour une soirée electro, et il y a bien longtemps que je ne suis plus angoissé de me retrouver, en sexagénaire, au milieu d’une foule jeune et festive. Quel ne fut pas le choc, hier soir, de me retrouver dans une salle composée d’un public …de mon âge. Des vieux donc, tout autour de moi, des tempes plus que grisonnantes et des chignons poivre et sel à loisir. 

Je me livre un instant au plaisir facile de découvrir qui vient pour Kraftwerk, et qui pour Rodolphe Burger. Des rockeux nostalgiques mélangés à d’anciens amateurs de musiques underground… 

Très vite pourtant, cette surprise laisse la place au plaisir canaille de retrouver Etienne Jaumet, inénarrable saxophoniste booké depuis des années dans toutes les expériences musicales …inclassables. Il arrive sur scène vêtu d’une improbable nuisette à paillettes et assume pleinement sa mission de chauffeur de salle. Avec ses synthés analogiques, il installe d’emblée une connivence esthétique avec ce qui suivra, l’univers « mécanique » et robotique de  Kraftwerk. À mi-chemin entre un Mister Magoo tombé par hasard dans une boîte techno et un saxophoniste jazz en plein coming out electro, il dynamise notre salle de vaillants sexagénaires avec ses compositions où le saxophone vient moduler la froideur d’une rythmique imperturbable produite par les synthés. Au milieu de son show, il glisse d’ailleurs un « remix » audacieux du célèbre Caravan de Duke Ellington, et ça passe … crème ! C’est drôle, de bout en bout, faussement troisième ou quatrième degré, mais derrière l’apparente nonchalance de la performance, on sent bien qu’Etienne Jaumet en connaît un ( bon) bout de ces musiques électroniques. Il n’est pas une des têtes pensantes du groupe Zombie Zombie pour rien. On ne pouvait pas rêver meilleure introduction au choc musical qui s’annonce.

L’indiscutable relecture d’un album mythique.

Radio-Aktivität, Radio-activity pour la version anglaise, est le premier album que j’ai acheté, le tout premier, avec mes petits sous à moi, et je devais avoir douze ou treize ans, et l’album de Kraftwerk venait de sortir, on est en …1975 ! C’est dire la crainte et l’espoir que j’avais à entendre la (re) lecture qu’allait en faire le rocker alsacien Rodolphe Burger. J’entrais dans l’adolescence et deux « sons » m’ont transformé à jamais : Giorgio Moroder avec son I feel love et l’intégralité de l’album de Kraftwerk. Ils sont la matrice de toute ma vie musicale.

Je ne suis pas un rocker, mais à Strasbourg, dans les années 80, je fréquentais les mêmes lieux que Rodolphe Burger, le Bandit ( un bar rock underground ), le Molodoï…c’est dire ici l’étrange connivence intellectuelle et sensible qui me lie au parcours de ce rockeur « intello » comme on le présente trop souvent, de manière caricaturale.

En décidant de s’attaquer à Kraftwerk, à ce deuxième album d’un groupe qui allait transformer à jamais notre écoute et les limites des musiques « actuelles », Burger sait bien qu’il peut ou va se lancer dans un projet …provocateur. Devant la déferlante disco, n’a-t-on pas vu des rockeurs brûler des disques aux cris de « disco sucks ! », entraînant presque une guerre fratricide ? 

En 2026, avec la sagesse d’un vieux sur la montagne, Roldophe Burger tente et réussit un dialogue magnifique entre ces deux mondes : la plainte sensuelle et triste de la guitare rock et l’effrayante froideur apparente d’une musique robotisée. L’album initial fait moins de quarante minutes, et Burger évite soigneusement le respect formel qui aurait consisté à reprendre, dans l’ordre les morceaux. Assisté du seul Julien Perraudeau qui est parvenu à faire rentrer l’essence même de la musicalité de Kraftwerk dans son tout petit instrumentarium, Burger marmonne ou psalmodie les paroles cultes de l’album, en allemand, en anglais, et, petite audace, il en profite pour glisser un collage sonore qui évoque la catastrophe de Tchernobyl. En bon Alsacien qu’il est, il se souvient que le nuage est passé par là ! Si le premier album de Kraftwerk comportait encore des instruments «  classiques », Radio-Aktivität radicalisera leur approche avec un son 100% machine. Burger, en dégainant placidement sa « gratte », nous rappelle simplement l’origine rock du groupe. Là où on a trop voulu lire et entendre une rupture, il nous fait comprendre, intimement, musicalement, le lien organique qui lie ce groupe à la propre histoire de la musique. À la fin du concert, quand débute le morceau éponyme ( qui soit durer dans les six minutes), il entame, à la guitare, la petite ligne mélodique, si radicalement basique. Et c’est parti alors pour le plus sublime des … «remix » soit une quinzaine de minutes d’une relecture, d’une plainte qui n’est pas sans évoquer le Maggot Brain de Funkadelic dans cette manière presque « mortelle » d’aller chercher le chant du cygne, le cri rock ultime de la mort. En arrière plan, implacable, le décor musical hivernal et monochrome des boucles minimales de Kraftwerk, plus présentes et plus impériales que jamais, mais devant nous, le combat impitoyable d’un homme, d’un vieil homme qui semble nous dire que les machines … ne gagneront jamais. Pas de trêve ou de paix des braves, mais l’éternel bras de fer d’un Sisyphe des temps modernes qui sait, dorénavant, que les machines sont là, et qu’il nous appartient à nous de les rendre humaines. 

Il y a plus de cinquante ans, Kraftwerk nous faisait entrer dans le monde des machines sonores. On connaît la suite et la trace indélébile qu’ils ont laissée dans toute la musique occidentale. À sa manière, modestement mais avec la force de toute sa vie musicale, Rodolphe Burger nous aura rappelée, dans un concert époustouflant, combien il est nécessaire de faire dialoguer des univers, et non de les cloisonner.

En guise de rappel, il reprend, à la sauce Burger, The Models, toujours de Kraftwerk, et ose une digression finale du côté helvétique avec une stupéfiante respire du groupe Grauzone : Eisbär. Après tout ne sont ils pas, eux aussi, les dignes représentants de cette nouvelle vague allemande ( Neue deutsche Welle) dont Nena et ses 99 Luftballons sera l’ultime avatar commercial !

Merci infiniment au BBC pour cette soirée, infiniment !

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