Il faudrait une plume bien plus experte que la mienne pour analyser finement ce paradoxe : comment se fait-il que depuis 1968, Caen, cette « belle endormie » se retrouve à chaque fois à l’avant-garde des grandes revendications de la jeunesse ?
Devant la montée en puissance nationale du mouvement lycéen, on en oublierait presque que dès la mi-septembre le lycée Victor Hugo sortait de son silence ( bourgeois ?) pour nous alerter. Des questions d’emploi du temps, d’options supprimées ou de gestion jugée chaotique ont mis le feu aux poudres, on connaît la suite.
Il y a bien longtemps, c’était en janvier 1968, la nuit de 26 janvier, avec ses affrontements très violents reste un traumatisme et le point de départ des événements nationaux qui culmineront en mai (68).
Plus près de nous, en 2006, lors des manifestations contre le CPE, on se souvient des longues semaines de blocage de la fac, certains médias n’hésitant pas alors à parler de Fort Alamo…
Il est de bon ton ( et avec raison) de parler de la douceur de vivre à Caen, de vanter cette qualité de vie apaisée et pourtant, avec ces quelques exemples, on reste surpris de voir combien cette ville peut, bien avant le reste de la France, être à la pointe de la colère nationale. Il y a certes une forme de fierté à se retrouver ainsi sur le podium des revendications sociales, à découvrir une jeunesse caennaise dotée d’un nez aussi creux pour flairer l’air du temps, mais ne faudrait-il pas aussi s’interroger sur cette étonnante sensibilité locale ?
Le calme et discret lycée Victor Hugo allume une petite mèche de colère, cela aurait pu rester dans la rubrique des faits divers et quelques jours plus tard une jeunesse entière s’enflamme ! La théorie du battement d’aile du papillon ne pouvait pas trouver plus belle illustration.
Pour ma part, bien infiltré dans la vie nocturne caennaise, j’ose ici quelques hypothèses pour expliquer cet apparent paradoxe. Si on vante à juste titre la richesse de l’offre culturelle, on ne peut que constater le décrochage générationnel du public : les vieux dans les salles et les jeunes dans la rue ou dans les bars… Certes, il s’agit là d’un phénomène national et depuis le début de la pop culture, on sait bien que la culture de « papa » est un repoussoir puissant pour une jeunesse en quête d’authenticité. Au même titre qu’un proviseur de lycée confronté à la grogne de son public ( captif), la ville de Caen ferait bien, pourtant, de s’interroger, en amont, sur la montée de légitimes exigences …festives.
On a pu caricaturer la jeunesse de mai 68 et ne voir en elle qu’un public exigeant dorénavant la télé en couleur là où le général s’exprimait en noir et blanc. On pourrait, de même, caricaturer notre jeunesse d’aujourd’hui refusant les baloches de papy pour des « raves » sans Ripost.
Il y aurait de la grandeur ( et de la raison) à écouter notre jeunesse caennaise. Si, d’aventure, le désamour entre la culture officielle et municipale persistait, si cette impression, légitime ou pas, d’une absence d’espaces repérés pour illustrer les nouvelles formes d’expression culturelles venait à s’installer durablement, c’est tout une politique culturelle qui en serait affectée ou pire, dénoncée. Il ne s’agit pas ici de « jeunisme », et encore moins, je l’espère, de démagogie. Si, depuis des années, le très jeune public est le parent pauvre de la vie culturelle locale ( « l’arbre » du Sablier, à Ifs, ne fait que cacher en partie cette desolation qui vient confirmer l’arrêt brutal du projet de salle pour le Théâtre du Champs Exquis à Blainville), il suffit de discuter avec un jeune quelques instants pour voir combien ils ne se retrouvent pas dans l’offre culturelle locale. Est-ce par méconnaissance ( quid des différentes politiques de médiation envers ce public ?), est-ce par indifférence ou incompréhension, dans tous les cas il nous appartient, à nous les adultes, de ne pas attendre les crises ( adolescentes ?) pour tenter de ne pas les perdre, de ne pas nous perdre. S’il ne saurait exister une culture de vieux et une inculture de jeunes, l’ensemble du dispositif culturel local ne pourra pas s’épargner une solide réflexion sur les attentes, les besoins et les aspirations de cette jeunesse. Une fois par an, le carnaval des étudiants nous honore mais nous dédouane aussi d’une réflexion plus avancée. Peut être, qu’au nom même d’une jeunesse caennaise à l’avant-garde, il conviendrait d’enclencher, enfin, un projet précurseur face à la mue nécessaire que doit opérer le monde culturel pour ne pas succomber. L’angle culturel pour aborder et comprendre les soubresauts que traverse notre jeunesse peut sembler « léger » ou incongru, mais si la question de la démocratisation culturelle a encore du sens et de la pertinence, sa réponse passera nécessairement par un travail de cette nature.
Pour ne pas être caricaturé à mon tour, je ne demande pas de remplacer les festivités baroques par des bacchanales techno ! En revanche, le confort relatif de nos salles de spectacles officielles ne doit pas nous faire oublier le dénuement dans lequel se trouvent des expressions culturelles à Caen. Est-ce un hasard si ce sont les expressions de cette culture « jeune » qui en sont les premières victimes ? Peut-être…. raison de plus pour ne pas transformer ce hasard en fatalité.
