Quel plaisir que de voir la Comédie de Caen renouer avec l’esprit d’un théâtre populaire et joyeux, de la voir se rappeler qu’elle est une belle comédie ! 

Quoi de mieux que les bonnes vieilles recettes de Feydeau et de son Dindon pour un tel retour aux sources, mais on a vu des textes « patrimoniaux » maltraités par d’insupportables faiseurs qui se pensaient comme de grands dramaturges. Rien de tel avec Aurore Fattier, la nouvelle directrice du CDN qui, en s’attaquant à la machinerie du grand boulevard, nous prouve que la culture avec un grand C, celle de l’institution, est encore capable de conjuguer de hautes exigences avec le souci d’un dialogue fructueux avec le public le plus large.

Avec Feydeau, les portes claquent, les hommes hurlent et les femmes minaudent ( et parfois inversement). L’intrigue du Dindon, derrière ses apparentes complexités, est d’une banalité affligeante : un dragueur lourdaud et veule se retrouve gros-jean comme devant en devenant la farce involontaire d’une comédie dont il sortira perdant. Toute la vulgarité hypocrite de la bourgeoisie de la fin du XIXeme siècle en prend pour son grade et les « bobos » parisiens de l’époque en ressortent lessivés , amochés mais toujours prêts, tels les automates de leurs désirs, à repartir vers de nouveaux échecs. 

Avec Fattier, ce petit monde se retrouve dans une sorte de tele-novelas filmée en direct, le tout avec un décor de studio faussement cheap bardé de portes qui claquent et qui, magie du théâtre, seront le prétexte à des entrées sur scène …théâtrales. Ça a le charme kitsch de ces boules à neige où flottent de la poudre blanche qu’on sniffe en loucedé dans les toilettes. Aucun souci de réalisme, aucune recherche psychologique mais une irrésistible montée en puissance de la folie du désir, de la montée d’un sexe qui parfois se révélera plus faiblard que prévu. Tout est dans l’implicite, aucun mot vulgaire mais quelques répliques à double ou triple sens comme ce « raide, dur, c’est la même chose ! » ou celle-ci, plus directe : « Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbéciles. » proférée avec certitude par le dindon-Pontagnac, mais vite démentie par la suite. 

D’où vient donc le charme incomparable de cette nouvelle mise en scène du Dindon ? Tout d’abord, et ce n’est pas rien, dans le respect scrupuleux du texte, de cette langue « bourgeoise » qui ne parle que de cul sans jamais le nommer. Mais aussi, et peut-être surtout dans le désir de la metteuse en scène de nous montrer les coulisses de cette vie parisienne, de nous montrer le hors champ, comme cette diffusion en direct, sur grand écran, des sniffs de coke que s’envoie dans les narines l’amante anglaise cachée dans la salle de bain. Ce que la bonne société faisait, mais qu’elle ne montrait jamais, Fattier nous le dévoile avec la froideur malicieuse du chercheur découvrant que certains animaux de la jungle sont de gros …coquins. L’adaptation contemporaine fonctionne à plein ( mais n’est-ce pas le propre de toutes les grandes pièces ?) mais elle trouve ici une énergie propre, une énergie corrosive qui ne cesse de nous renvoyer à nos propres tartufferies morales. Ce n’est donc pas un Dindon woke ou déconstruit qu’elle nous offre mais un voyage dans nos turpitudes ou simplement nos désirs. La troupe, homogène à souhait est sous la dictature du « speed » de Feydeau durant près de trois heures et nous, spectateurs, sommes pris dans une construction implacable. Sans répit ( et surtout sans entracte, merci) nous voilà embarqués, capturés presque, dans une démonstration théâtrale qui rend à la comédie sa fonction première : châtier les mœurs par le rire, ce fameux « castigat ridendo mores » qui ici, se prive de toute leçon morale pour nous plonger simplement dans les contradictions hypocrites de notre rapport au …cul ! 

Plus subtilement, en finesse, Aurore Fattier nous livre sa vision de nos nuits de folies, d’ivresse ou de gueules de bois, de nos nuits d’amant(e)s besogneux et qui toujours remettent sur le chantier l’ouvrage médiocre imposée par nos chairs tristes et toujours désabusées. On nous dit, depuis des siècles, que l’homme-animal est triste après le coït. Le Feydeau de Fattier semble, lui, nous dire la beauté comique de l’homme qui veut séduire, la fatalité ironique de la femme qui veut se venger, l’imbécilité lumineuse de qui se croit maître de ses désirs, bref ce Didon d’anthologie nous donne à voir la Comédie humaine qui, chaque nuit, se joue dans nos chambres à coucher.

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