Au moment même où j’écris ces lignes, une manifestation continue à plonger Caen dans une fracassante énergie musicale qui, avec cette chaleur, risque fort de donner un impact singulier à cet événement.

De quoi s’agit-il au juste ? Comme souvent, la République réagit à chaud face à certains fait-divers, rodéos urbains, bonbonnes de protoxyde d’azote, violences urbaines et free parties ( avec ou sans neige, avec ou sans concertation…) On emballe cela dans un projet de loi ( Ripost) destiné avant tout à montrer que la République (ré) agit et le Sénat en profit, au passage, pour montrer qu’il est encore plus intraitable que le gouvernement, bref, la bonne vieille cuisine d’une machinerie politique toujours à la traîne face à certaines questions sociétales.

Voilà qu’une bande d’oiseaux ( de nuit et aujourd’hui de jour ) entend manifester sa colère, son dépit et plus encore son incompréhension devant la récupération « politicienne » des problèmes ( mais aussi des réponses) à apporter au phénomène des free parties. 

Vers 14h donc, ce samedi, une dizaine de chars musicaux, chargés à bloc en décibels et énergie, commence sa bruyante déambulation. Comme je ne suis pas un agent des Renseignements Généraux et que je commence un peu à faire partie des meubles, je peux glisser ma carcasse de sexagénaire le long du Cargö, point de ralliement, sans faire tache, même si la moyenne d’âge du public, très nombreux, me rend aussi visible qu’une éclaboussure de ketchup sur un chemisier blanc. Comme dans toute manif, je peux lire, ça et là, des slogans plus ou moins drôles ou percutants mais celui qui frappe, par son évidence , est accroché sur le côté d’un mur d’enceintes : la teuf, c’est politique ! 

Pendant que je fais mon petit tour, et lors d’une pause de sautillements complices, un homme, de mon âge, vient vers moi et croyant m’avoir déjà dans sa poche, me balance, sans même un bonjour : il leur faudrait une bonne guerre ! J’hésite entre deux options  : l’ignorance ( lâche et facile) et le besoin de lui clouer le bec, genre un défilé de Panzer ça a tout de même plus de classe. Et puis le réflexe du ( vieux ) prof prend le dessus ( un réflexe avivé par la fierté bien naïve de savoir qu’une de mes anciennes élèves est l’organisatrice de la manifestation ), je lui demande alors s’il sait pourquoi une telle manifestation a lieu ? Devant son haussement d’épaules je lui rappelle, en quelques mots, le difficile dialogue que les organisateurs de free parties tentent, depuis des années, d’avoir avec les autorités ( municipales et préfectorales) pour avoir tout simplement le droit de trouver un espace d’expression. Ils ne réclament ni théâtres, ni zéniths, encore moins des subventions ou des postes dans des conservatoires, ils se battent juste pour qu’une petite liberté de faire la fête, la teuf, survive dans un monde où le capitalisme récupère tous nos loisirs pour en faire du profit. Face à cette demande bien modestes, ils se retrouvent avec une loi Ripost qui fera de chaque teufeur un délinquant à verbaliser, sans parler de la confiscation du matériel … Visiblement mes capacités pédagogiques se sont émoussées puisqu’il finit par partir tout en vociférant ce dernier rot : j’en ai rien à foutre de leur liberté ! 

Le panneau-slogan avait bien raison : la teuf, c’est politique et cette joueuse et   joyeuse bande de petits Gaulois réfractaires ( bien métissés au passage, nos Gaulois) nous le rappelle avec fracas. Ce qui se cache derrière cette diabolisation médiatique des free parties n’est rien d’autre que la nouvelle expression du sourire crispée de l’ordre ( bourgeois ?) face au carnaval de la vie. Sous couvert de protéger on encadre, on réprime même, pendant qu’en coulisses les grands racketteurs de la fête sponsorisée se frottent les mains. Ce n’est pas céder au charme ( relatif) de la jeunesse que d’être attendri par ces looks de teufeurs, par ce baroque 2.0 dénudé et ces visages peinturlurés. Ce n’est pas parce qu’ils ne manifestent pas sur la retraite que ces jeunes ne s’engagent pas dans une lutte politique. En refusant la pénalisation à outrance du mouvement des free parties, ils défendent certes un plaisir égoïste mais ils montrent surtout que nos espaces de liberté réelle fondent encore plus vite que la banquise. Le scepticisme réactionnaire n’a pas attendu les rapports du GIEC pour s’exprimer mais  la « culture » forcément un peu anarchiste d’une certaine jeunesse se heurte aujourd’hui à un esprit bien plus redoutable : l’indifférence. Qu’il ne puisse exister, en France, quelques pauvres hectares à labourer sur du gros son devrait en soi déjà nous inquiéter. Mais qu’au lieu d’un dialogue raisonnable avec les organisateurs on préfère dégainer du Ripost cela traduit bien la pauvreté du débat autour des nouvelles formes d’expression populaires. Avec cette manifestation aussi spontanée que bien organisée, le « mouvement » free nous aura montré qu’il n’entend pas se rendre en silence. Mine de rien, cette manif de « niche » illustre parfaitement, avec grand bruit, le dialogue de sourd(s) entre la République et une partie de ses enfants. Cette jeunesse découvrira peut-être trop vite, hélas, qu’elle peut mourir pour Kiev ou Taipei, comme semblait le souhaiter mon interlocuteur,  mais en attendant elle découvre surtout, comme les derniers nomades, qu’on grignote ses derniers espaces de liberté et que cela se fait dans une cruelle indifférence.

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