Il y a maintenant cinq ans, je publiais un entretien avec Jérémie Desmet, fraîchement arrivé à la direction du Cargö. Je me devais donc de proposer à Élise Jamet, qui lui succède, le même exercice, celui d’une rencontre informelle pour répondre à mes questions et plus encore présenter les grandes lignes de sa nouvelle approche.

Ce lundi matin, le bureau de la directrice est inondé par une belle lumière automnale, et on se fait la bise : une façon simple et franche de nous dire mutuellement bonjour ! Ce n’est pas qu’un détail puisque ce geste installe d’emblée un climat de confiance réciproque, une façon discrète de se dire : nous savons l’un et l’autre pourquoi nous sommes là. Derrière le bavardage amical et qui sait, complice,qui s’installe naturellement, se dégage bien vite une impression claire : il n’y aura pas, durant ces deux heures d’entretien, de mondanités rhétoriques, pas de “langue de bois” et encore moins d’éléments de langage soigneusement pesés à l’aune d’un discours officiel. 

En guise de présentation, Élise Jamet (me) dévoile le cheminement de sa candidature pour ce poste, ses interrogations à pouvoir ( ou devoir) y prétendre, elle qui connaît très bien l’écosystème culturel et associatif caennais mais qui reconnaît aussi une expertise moindre autour de la direction artistique. Forces, faiblesses, atouts …les décideurs  ont tranché et la voici à la tête d’une maison au parcours discuté, sinueux et parfois chaotique. C’est sous un gros grain qu’on reconnaît un capitaine de Cargö ! 

Un verbe, sorti de sa bouche, retient très vite mon attention : teinter ! Quand il apparaît dans la conversation il est suivi du mot DSP, cette fameuse délégation de service public accordée par la ville à l’association Arts Attack pour gérer un bâtiment municipal.  Cette “teinture” qu’elle entend apporter, n’est pas qu’une nuance, et le choix de verbe illustre bien l’équilibre fragile dans lequel elle se retrouve. Des décisions budgétaires et artistiques ont été prises lors du renouvellement de cette DSP, en mai 24. Elle hérite donc d’une situation, d’une équipe et d’un projet qui l’obligent. Mais quelle sera donc  cette nouvelle teinture- Jamet, et quelle tonalité à relever ou à nuancer ? Des éléments de réponse se dévoilent clairement, en premier cette volonté, farouchement annoncée, de faire de ce lieu un espace “safe” et incontournable pour celles et ceux qui, d’amateurs à professionnels, de spectateurs  à simples curieux, entendent tout simplement s’intéresser à la vie musicale locale. La question de “l’hospitalité “ du lieu est alors clairement posée comme un élément central de l’infléchissement que sa nouvelle direction souhaite apporter. 

“ Le Cargö est un lieu qui déchaîne des passions…” , avec cette affirmation ( qu’il convient peut–être de relativiser, tant elle vit depuis des années dans le “milieu” culturel caennais prompt à s’emballer sur des vétilles, au détriment, parfois, des questions de fond(s)), Élise Jamet souligne, encore et toujours la même idée : pour aimer et comprendre “la géographie d’un lieu, et signifier l’hospitalité” ( des termes qui figuraient dans son dossier de candidature), il convient d’abord et avant tout de rendre ce lieu ouvert, disponible à la diversité des demandes, des approches et des besoins. Cette volonté d’ouverture, dans sa bouche, étrangement, ne sonne pas comme une déclaration de façade mais bel et bien comme un engagement militant et la fougue avec laquelle elle défend cette nouvelle approche est un gage, presque sensible, de sa sincérité. 

Plus que ses paroles, c’est donc bien une tonalité nouvelle, une “teinte” que je souhaite retranscrire ici et plus encore cette “voix de fer” qui vient ici défendre l’urgence d’une approche apaisée ( de velours ). Si le Cargö est un dossier “ chaud” dans la vie culturelle caennaise, c’est avec une haute exigence politique que la nouvelle directrice entend y répondre. Parmi ces dossiers chauds, qu’elle devra traiter et trancher, il y a évidemment celui de l’accueil des artistes locaux ou régionaux. Le Cargö, au même titre que les autres établissements culturels nationaux relevant du même cahier des charges  ( SMAC), a des obligations : création, production, diffusion, soutien aux pratiques musicales, action culturelle…un catalogue vertueux comme l’Etat seul sait en produire et qui dans le quotidien d’une maison comme le Cargö se traduit par des choix, des coupes qui impactent directement les artistes du territoire. Elise Jamet n’hésite pas à rappeler quelques évidences. Si elle peut ( et doit) accorder son attention à la scène locale, elle rappelle aussi, non sans raison, que le Cargö ne peut pas, à lui tout seul, être l’unique dépositaire d’une politique culturelle locale tout en rappelant, au passage, qu’il n’existe pas de “pré carré” qui justifierait un créneau de programmation systématique au Cargö. Espérons que la nouvelle municipalité en profitera pour cesser, trop facilement, de se défausser de ses propres responsabilités en matière d’accompagnement des artistes locaux. Il manque, cruellement, un espace intermédiaire ( associatif) pour construire, éduquer et faire vivre la foisonnante vie des musiques actuelles caennaises. 

Derrière un discours, carré à souhait,  la directrice ajoute immédiatement une nouvelle “nuance” nécessaire : celle de rendre claire, lisible et concertée les modalités d’accès à cette salle. Une transparence bienvenue qui doit cependant très vite s’accompagner d’un corollaire indispensable. La direction artistique du Cargö ( au sens large ) se doit d’être présente, avec encore plus de force, sur le terrain local. Ne faut-il pas connaître pour apprécier et aimer ?

Pour affiner sa nouvelle direction artistique, Elise Jamet multiplie les rencontres et souhaite très vite, avec l’expertise qui est la sienne dans la gestion des réunions, organiser des rencontres pour mieux appréhender les besoins et les urgences de la scène musicale locale, rap, rock, electro … à chaque esthétique correspond des attentes et des approches différentes. Après les déconvenues issues des rencontres autour de la survie de Nördik Impak, par exemple, elle est consciente de l’obligation de renouer un dialogue serein, de sortir des rancoeurs et des animosités diverses qui façonnent encore et toujours  ces échanges. Pour parvenir à cette sérénité, elle met en gage l’authenticité d’une parole dépourvue de toute duplicité, de toute roublardise enjouée ou faussement bienveillante. Espérons qu’en face, cette nouvelle approche soit perçue pour ce qu’elle (me) nous dit : “ Je me place au service du public et des artistes…”. A l’heure où il est souvent trop facile de persifler sur la parole des dirigeants, il convient d’écouter avec attention cette voix ferme et sincère à la fois, il sera toujours temps, si besoin, d’en signaler les limites ou les faiblesses.

On l’aura compris, la marge de manœuvre de la nouvelle directrice est étroite, elle en convient immédiatement. Cette mise en garde n’annonce cependant le bon vieux “ il est urgent d’attendre” mais plutôt un souci permanent de sortir d’un discours fantasmé sur le Cargö. L’année prochaine, on fêtera les 20 ans de cette structure mais le regard d’Élise Jamet n’est pas nostalgique. S’il est trop tôt pour prédire les 20 prochaines années du Cargö, je sors de cet entretien avec une certitude : il y a enfin un capitaine à la barre. Si les contours réels de la carte de navigation restent à peaufiner, la détermination du discours managérial impulse déjà  une nouvelle dynamique auprès de l’équipe. Reste à convaincre le  public  et les artistes. Après de longues années moroses, le vaisseau-phare de la Presqu’île sort de son incompréhensible torpeur. Elise Jamet récoltera les coups et les honneurs qu’il conviendra de dispenser mais, indéniablement, une nouvelle énergie s’installe, posément mais avec assurance. 

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